Zones grises : Repenser les interventions en matière de cyberintimidation

Il n’y a pas si longtemps, l’inquiétude provoquée par les prédateurs sexuels en ligne était à ce point prédominante que quiconque essayait d’attirer l’attention sur le problème de la cyberintimidation avait l’impression de parler dans le désert. Mais, ces dernières années, de nouvelles études ont non seulement tracé un portrait plus réaliste des risques de la sollicitation en ligne à des fins sexuelles, mais ont aussi sensibilisé le public à la gravité de la cyberintimidation. Malheureusement, toute l’attention médiatique maintenant dirigée vers la cyberintimidation risque de créer dans le public une perception aussi erronée et limitée que ce fut le cas pour le phénomène de prédation sexuelle sur Internet.

Un des problèmes, c’est que bon nombre des interventions actuelles visant la cyberintimidation prennent la forme de campagnes de sensibilisation du public ou d’assemblées scolaires qui se limitent à dire aux jeunes de ne pas pratiquer l’intimidation en ligne. Non seulement cette stratégie est-elle inefficace (une étude effectuée en 2008 révèle que les interventions de ce genre ne réduisent aucunement les actes d’intimidation), mais elle pourrait empirer les choses en communiquant un message simpliste, « il faut dire non », auquel les jeunes font la sourde oreille comme ils le font en général lorsque les adultes commencent à prêcher.

Un autre problème de communication, c’est que les jeunes ne sont pas très réceptifs au terme « cyberintimidation ». Comme le remarque danah boyd, les jeunes – plus particulièrement les adolescents – définissent généralement la cyberintimidation de façon à exclure tout ce qu’ils font. Pour eux, ce que les adultes qualifient de cyberintimidation, c’est « se taper dessus », « commencer quelque chose » ou tout simplement « quelque chose d’intense » ; dans un commentaire laissé sur le blogue de danah boyd, un jeune explique que « tous les enseignants et les conseillers nous parlent d’intimidation, mais personne n’écoute vraiment parce qu’ils en parlent comme si nous faisions tout en notre pouvoir pour causer des problèmes alors que c’est tout simplement ainsi que les choses fonctionnent à l’école ». Par conséquent, les interventions qui adoptent ce discours ou qui ne tiennent pas compte de la nature complexe des relations d’intimidation sont vouées à l’échec.

Mais, les jeunes ne sont pas les seuls à définir l’intimidation de façon trop restreinte. Les reportages sur le sujet ne font état que de deux scénarios fondamentaux : dans un cas, un seul intimidateur s’en prend à une cible impuissante et dans l’autre cas, tout un groupe s’attaque à une seule personne. Tout comme les adolescents, ils définissent l’intimidation exclusivement comme une situation dans laquelle la personne visée est impuissante. Mais, il devient de plus en plus clair que la cyberintimidation ne comporte pas toujours cette dynamique de pouvoir et que souvent, les participants ont des points de vue très différents sur la question de savoir s’il y a intimidation ou non.

Le site Web Formspring est un exemple assez dramatique. Ce site permet de poser anonymement des questions auxquelles les utilisateurs ont le choix de répondre ou non ; les questions auxquelles les participants répondent sont affichées et accessibles à tous. Comme on peut s’y attendre, les adolescents se sont appropriés le site et les questions ont pris une tournure injurieuse ; elles sont parfois insidieuses, telles que « Ne trouves-tu pas que Karine est détestable ? » parfois tout simplement humiliantes « Tu es grosse ». (Il n’y a pas de police grammaticale pour vérifier que les utilisateurs s’en tiennent à des questions.) Une chose intrigue les observateurs : si uniquement les questions auxquelles on répond sont affichées publiquement, pourquoi les destinataires de ces « questions » y répondent-ils ? D’ailleurs, pourquoi les jeunes fréquentent-ils un site tel que Formspring qui s’est rapidement taillé une réputation comme lieu où se pratique l’intimidation ?

Il est encore plus difficile de répondre à ces questions lorsqu’on sait que souvent, c’est la même personne qui pose et répond à ces questions injurieuses. En fait, non seulement ces jeunes tiennent-ils publiquement des propos blessants à leur propre endroit, mais ils invitent aussi les autres à faire de même. Sur son blogue, danah boyd propose quelques explications : ce pourrait être un appel à l’aide, le désir de paraître « cool » (en laissant entendre que les gens sont jaloux de vous) ou une façon d’obtenir que vos amis vous soutiennent. Cela pourrait aussi être une sorte de jeu social, le désir d’injecter un peu d’intensité dans sa vie sociale en ligne (souvenez-vous que « intense » est l’un des mots que les adolescents utilisent souvent pour décrire ce que d’autres considèrent comme de l’intimidation). Il est possible que ce soit un moyen de prévenir l’intimidation de la part des autres, de montrer que l’on est « bon joueur ». Selon une étude récente, un tiers des jeunes réagissent à l’intimidation en faisant des blagues à ce sujet et les trois quarts prétendent que cela ne les a pas dérangés. Enfin, ce pourrait être un effet pervers de l’attention accordée récemment par les médias à la cyberintimidation : compte tenu du manque de nuances dans la représentation de l’intimidation, se faire passer pour victime, sans en souffrir les conséquences, vous place dans une position avantageuse.

Toutes ces raisons ont trait, d’une façon ou d’une autre, au pouvoir et au prestige, et elles montrent combien l’intimidation est une question complexe qui ne résume pas à la dichotomie intimidateur-victime. Par exemple, il n’est pas rare qu’un jeune soit l’agresseur dans une relation et la cible dans une autre relation, ou que la victime tente de se venger de son agresseur (comme l’explique un commentateur sur le blogue de danah boyd : « ils peuvent briser notre corps mais nous pouvons briser tout le reste, un clic à la fois »). Cependant, les différences de pouvoir et de prestige influencent énormément la façon dont les jeunes vivent l’intimidation : si une fille qui a peu de prestige se montre agressive envers une fille qui a beaucoup de prestige, on pensera sans doute que c’est par jalousie. De plus, les jeunes qui ont du prestige tendent à développer une « intelligence sociale », c’est-à-dire qu’ils savent exploiter les structures sociales à leur avantage. Par exemple, à l’école, les jeunes qui ont du prestige s’arrangent pour agir discrètement jusqu’à ce que leurs cibles contre-attaquent – et ce sont habituellement ces dernières qui se font punir. Douloureuse ironie, les intimidateurs sur Internet utilisent souvent comme outils d’intimidation des mécanismes conçus pour lutter contre l’intimidation, en menaçant de « dénoncer » leurs cibles (Sharon Duke Estroff décrit ce qui s’est produit sur Club Penguin dans son essai « Undercover in a Kids’ Online World » ) et de les faire bannir temporairement ou de façon permanente d’un site Web).

Cet exemple montre combien les approches fondées sur la « tolérance zéro » sont mal avisées : il y a tout simplement trop de formes, de facteurs et de contextes d’intimidation pour qu’une seule solution convienne à toutes les situations. En même temps, nous manquons à notre devoir envers nos enfants si nous abandonnons la partie sous prétexte qu’ « il faut que jeunesse se passe » ou que « l’intimidation existera toujours ». S’il est vrai qu’il y a peu de chances d’éliminer complètement l’intimidation, on peut toutefois maîtriser certains facteurs pour restreindre la pratique ou en atténuer les effets. La solution qui est sans doute la plus efficace mise sur le développement de l’empathie. Un programme canadien, « Racines de l’empathie », a réussi à cultiver l’empathie chez les enfants de la maternelle à la 7e année en amenant des bébés en classe et en invitant les élèves à essayer de voir le monde du point de vue des bébés.

En plus de développer l’empathie, on peut aussi créer une culture où l’intimidation n’est pas considérée comme la norme – autrement dit, où l’absence d’intimidation est vue comme la norme. Cette approche est différente de la politique de « tolérance zéro » parce qu’il ne s’agit pas pour les autorités d’imposer à tous la même punition. Il s’agit plutôt de normalisation sociale, une stratégie qui permet de renforcer les comportements positifs en faisant prendre conscience aux membres d’un groupe à quel point ces comportements sont communs. Ainsi, les écoles intermédiaires du New Jersey ont constaté que les élèves surestimaient à quel point certains comportements étaient courants. En créant une série d’affiches – avec des titres tels que « dans la majorité des cas, les élèves de Cooper Middle School n’excluent pas un camarade d’un groupe pour qu’il se sente mal » – qui montrent la fréquence réelle de ces comportements, ils ont pu modifier non seulement la façon de percevoir l’intimidation, mais aussi la fréquence de l’intimidation parce que les élèves se sont rendu compte que le fait de ne pas intimider faisait partie des normes sociales qu’ils partageaient. Comme pour le programme « Racines de l’empathie », cette intervention donne des résultats en partie parce qu’elle s’effectue tôt, avant que les comportements négatifs aient la chance de s’installer et avant que les enfants apprennent à faire la sourde oreille à ce que nous disons.

Ressources du Réseau Éducation-Médias

Les leçons et ressources du Réseau sur la cyberintimidation commencent avec Avatars et identité, une leçon pour les élèves de 5e et 6e année, qui enseigne l’importance de l’empathie lorsqu’on discute avec d’autres personnes en ligne ; vient ensuite la leçon Encourager les comportements éthiques en ligne : examen des valeurs et de l’éthique. Ces deux leçons font partie de la série sur la cyberintimidation que vous trouverez sur notre page portail sur l’éthique. Qui dit vrai? La deuxième aventure des trois Cybercochons, un de nos jeux éducatifs gratuits aide les enfants à développer l’empathie tout en leur enseignant des compétences nécessaires en ligne tandis que notre ressource sous licence, Passeport pour Internet, met les élèves dans la peau d’une cible et d’un témoin de cyberintimidation et les laisse décider ce qu’il faut faire. Enfin, les détenteurs de licences de notre série d’ateliers de perfectionnement professionnel intitulée La toile et les jeunesont maintenant accès à une version d’autoformation du tutoriel Cyberintimidation qui offre des stratégies pour aider les jeunes à adopter un comportement responsable en ligne.

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