Médias et moralité

Zero Dark ThirtyOpération avant l’aube (Zero Dark Thirty), est une nouveauté cinématographique qui décrit comment Osama Ben Laden fut traqué, puis assassiné. Ce film, nominé plusieurs fois aux Oscar (notamment pour le meilleur film), suscite également un autre type d’attention : plusieurs auteurs, dont Jane Meyer du The New Yorker et Peter Maass du The Atlantic, l’accusent de tolérer ou même glorifier l’usage de la torture par les services de renseignements des États-Unis. D’autres auteurs, de même le réalisateur et scénariste du film, contestent cette affirmation.

Par exemple, Spencer Ackerman, de Wired, indique que les cinéastes se devaient d’inclure les scènes de torture. Toutefois, l’intérêt du débat est peut-être surtout attribuable à la question qu’il soulève : Est-ce que les médias que nous regardons, que nous lisons et auxquels nous jouons ont une incidence sur notre perception du bien et du mal? Quels sont les effets des médias sur notre moralité?

Nous prenons presque pour acquis le lien qui existe entre les médias et la moralité : Platon, par exemple, a banni tous les poètes de sa République imaginée, sauf ceux dont les fables étaient « conformes aux modèles que nous avons établis lorsque nous avons entrepris l’éducation des gardiens », parce que les lecteurs et les auditeurs pouvaient, croyait-il, admirer et imiter les mauvais comportements des personnages. Les penseurs ultérieurs étaient, pour la plupart, en accord avec Platon, comme l’atteste la panique morale associée aux nouveaux médias depuis des siècles (des romans jusqu’aux bandes dessinées). On se préoccupe encore des conséquences morales négatives que peuvent avoir les médias et une longue tradition de collaboration a été créée expressément pour enseigner les valeurs morales que nous considérons souhaitables. Mais si de nombreuses recherches ont été réalisées à propos des effets de l’exposition des médias sur des comportements spécifiques, très peu d’entre elles étaient axées sur la manière dont cette exposition influe sur notre jugement du bien et du mal.

Ce n’est que depuis l’étude de Lawrence Kohlberg sur l’acquisition du raisonnement moral chez les enfants, réalisée il y a une cinquantaine d’années, que la moralité est en soi un sujet de recherche sérieux. Le travail de Kohlberg (qui a été reproduit dans de nombreux contextes à travers le monde) définit six stades du développement moral, soit le désir d’éviter la punition (stade 1), le désir d’obtenir des récompenses (stade II), le désir de s’adapter et se conformer pour plaire aux autres (stade III), le devoir de suivre les règles, les lois et les codes sociaux (stade IV), le sentiment de s’engager dans un contrat social (stade V) et enfin une moralité qui tient compte des principes éthiques universels de justice et d’égalité et de la dignité de tous (stade VI). Un examen de la perception des lois par chacun permet d’établir une distinction entre les stades IV, V et VI : au stade IV, une loi est un absolu auquel il faut obéir en toutes circonstances; au stade V, une loi est perçue comme étant une expression de la volonté des gens et peut être changée (de manière officielle ou non) si suffisamment de gens l’acceptent; au stade VI, il faut seulement obéir à une loi si elle est perçue comme étant juste par les principes universels d’éthique. Une personne à ce stade du raisonnement moral pourrait, par exemple, réagir à la loi qui a établi une discrimination à l’égard des Afro-Américains en disant « C’est la loi, suivez-la », « Respectez la loi jusqu’à ce que nous la changions » et « Désobéissez à une loi injuste », respectivement.

Cette progression soulève un certains nombre de points importants à noter. Premièrement, les stades décrivent une façon de prendre une décision à propos d’une question d’ordre moral; ainsi, une personne qui appartient à un stade particulier porte des jugements moraux de cette façon plus de la moitié du temps, et même les personnes qui se trouvent aux stades V et VI prennent quelques décisions fondées sur un raisonnement de stade inférieur. De ce fait, la recherche révèle que les gens peuvent comprendre un argument moral qui appartient à un stade supérieur à leur propre niveau, et qu’ils ont tendance à donner plus de poids aux arguments fondés sur ce stade supérieur. Deuxièmement, toutes les personnes n’atteindront pas nécessairement les six stades (en fait, les exemples de Kohlberg du stade VI portaient tous sur des personnages historiques.) Troisièmement, on ne peut pas dispenser une « éducation du caractère » aux jeunes pour leur apprendre à bien se comporter d’un point de vue moral. Bien qu’il soit possible d’enseigner aux jeunes l’expression d’opinions particulières sur la moralité, l’enseignement de la morale s’avère sans incidence sur le comportement réel. Quatrièmement, certains éléments peuvent entraver le développement moral – en particulier, l’exposition à la violence : des études menées auprès d’enfants qui avaient grandi en Irlande du Nord et au Liban pendant les périodes de conflit ont révélé que beaucoup d’entre eux n’avaient pas progressé au-delà des stades I et II. [1]

Ces points soulèvent d’intéressantes questions. Si l’exposition à la violence réelle peut nuire à la progression du développement moral des jeunes, l’exposition à la violence dans les médias peut-elle avoir le même effet? La réponse simple est « probablement pas ». Les deux principales théories visant à expliquer l’absence de progression des jeunes à partir du stade III indiquent, d’abord, que leur environnement leur impose un stress physique constant (c’est aussi le cas des jeunes qui sont victimes ou témoins de violence familiale) et, ensuite, qu’ils ont appris par leurs pairs à fonder leur raisonnement moral sur une « mentalité de vendetta » (en fait, ils ont évolué jusqu’au stade III, mais ils se sont conformés à une société dont les valeurs expriment les stades I et II de la moralité). L’exposition à la violence dans les média, qu’elle soit fréquente ou imagée, risque peu d’avoir des effets similaires.

Cela ne veut toutefois pas dire que l’exposition des médias ne peut pas influer sur notre développement moral – que ce soit de manière positive ou négative. Pour commencer, notre comportement moral est acquis et une bonne partie de nos apprentissages sur le monde proviennent des médias. Nous pouvons apprendre les types de comportements qui mènent à des punitions (stade I) ou à des récompenses (stade II); nous apprenons certainement les valeurs de notre société (stade III) au moins en partie via les médias, de même que les codes sociaux comme les attentes de comportements à l’égard des sexes (stade IV). Par exemple, l’équité envers les personnes GLBT peut être perçue comme une question de principes moraux fondamentaux, mais dans la pratique, de nombreuses personnes signalent une évolution de leur attitude grâce à l’augmentation des portraits positifs de personnages GLBT à la télévision – ce qui peut être largement perçu comme une expression d’une évolution des attitudes sociales sur la question, en fonction du stade III du raisonnement. [2] De même, des romans comme La Jungle d’Upton Sinclair et La Case de l’oncle Tom d’Harriet Beecher Stowe et des films comme Le Mystère Silkwood et Le Cri de la liberté ont été reconnus comme ayant fait évoluer les attitudes sociales sur diverses questions (et, bien sûr, les dirigeants peuvent être influencés par des produits médiatiques, comme le furent Woodrow Wilson et Richard Nixon par Naissance d’une nation et Patton, respectivement).

Ainsi, les produits médiatiques peuvent nous fournir le genre de dilemmes moraux qui s’avèrent comme étant des moyens d’exercer un impact positif sur le développement moral. (Il est important de noter que, bien que Kohlberg préconisait un programme d’enseignement de la morale fondé sur la discussion de dilemmes moraux, il ne considérait pas cet enseignement suffisant en soi et proposait d’encourager les enfants à agir, à l’école et dans la communauté, en fonction de leur raisonnement moral.) Les tentatives d’enseignement direct de la morale par les médias n’ont pas connu plus de succès que les cours traditionnels d’éducation du caractère. Ainsi, une étude a montré qu’une faible proportion des enfants qui avaient regardé un épisode de Clifford le gros chien rouge, dans lequel les personnages faisaient la rencontre d’un chien à trois pattes, arrivaient à identifier la morale visée, soit l’inclusion des personnes handicapées. La plupart interprétaient plutôt que le message portait sur l’importance « d’être gentil avec les chiens à trois pattes ». [3] En revanche, les dilemmes moraux se dispensent d’un message clair en faveur d’une situation qui n’a pas de réponse claire, ce qui force les lecteurs ou les téléspectateurs à peser les principes moraux les uns contre les autres. Hamlet, par exemple, nous intrigue encore en partie parce qu’il offre un certain nombre de dilemmes moraux laissés sans réponse claire : Hamlet doit-il venger la mort de son père, même si cela signifie peut-être commettre un meurtre? Est-il plus important de préserver la paix dans le royaume ou de s’assurer qu’il n’est pas gouverné par un criminel?

Il peut être très difficile de présenter avec efficacité un défi moral dans une œuvre de fiction. Un problème est que si les lecteurs ou les téléspectateurs sont trop profondément immergés dans l’histoire, ils peuvent ne pas être portés à la considérer d’un point de vue moral. Bien sûr, ils peuvent toujours recevoir des messages inconscients de moralité, fondés sur la manière de punir ou récompenser les personnages et sur les attitudes sociales exprimées. Cependant, la valeur de peser les principes moraux les uns contre les autres se perd. Le dramaturge Bertolt Brecht est à l’origine de la notion de la distanciation conçue pour empêcher les téléspectateurs de devenir complètement immergés dans l’action (Brecht, un marxiste, voulait que ses pièces incitent les auditeurs à analyser des problèmes politiques, mais l’effet est le même). Une distanciation trop prononcée de l’auditoire transforme toutefois l’histoire en exercice théorique. Une autre préoccupation est que, même lorsque les produits médiatiques tentent de présenter des dilemmes moraux, ils faussent le jeu plus souvent qu’autrement en faveur d’une interprétation. Par exemple, la série télévisée 24 heures chrono soulevait des questions similaires à celles soulevées par Opération avant l’aube quant au bien-fondé de l’usage de la torture dans le cadre d’une enquête sur le terrorisme. Mais comme l’usage de la torture avait lieu dans un contexte de compte à rebours pressant avant une attaque terroriste, il était difficile de plaider contre celle-ci. En fait, le doyen de l’United States Military Academy à West Point a demandé aux producteurs de la série de concevoir une émission où la torture avait l’effet inverse que celui prévu, par crainte que les jeunes soldats et agents de renseignement y comprennent que la torture est à la fois efficace (stade II) et acceptable d’un point de vue social et moral (stades III et VI). [4]

Le contexte est une autre complication associée au fait que les médias posent des dilemmes moraux. Pour être efficace, un dilemme doit être adapté au stade de développement moral des téléspectateurs ou des lecteurs – en faisant idéalement appel à une forme de raisonnement qui se situe à un stade supérieur de leur niveau primaire. On peut demander aux enfants de porter des jugements fondés sur les mœurs sociales (stade III) au lieu des possibilités de punition (I) ou de récompense (II), tandis que les adolescents et les adultes peuvent être amenés à aller au-delà des conventions culturelles jusqu’à l’adhésion à la loi (IV) et aux stades supérieurs. Mis à part le stade de développement des téléspectateurs ou des lecteurs, de nombreux autres éléments contextuels doivent être pris en considération. Un même produit médiatique pourrait être vu de manière très différente en fonction du temps et du lieu, et les gens ont tendance à voir des messages dans les médias qui reflètent leurs propres opinions : par exemple, les conservateurs sont beaucoup plus portés que les libéraux à croire que Stephen Colbert est sincère dans les opinions qu’il exprime à l’émission The Colbert Report [5], alors que les libéraux et les conservateurs sont divisés de manière similaire quant à savoir si les producteurs de la série All in the Family s’attendent à ce que les téléspectateurs compatissent avec Archie Bunker. [6]

Pour ces raisons, il pourrait être préférable, pour poser un dilemme moral, que la torture soit montrée comme étant au moins partiellement efficace dans Opération avant l’aube : si elle est clairement inefficace, alors le dilemme moral est très simple ou inexistant, mais s’il y a au moins la possibilité d’obtenir des renseignements utiles, alors la décision est plus difficile à prendre. Est-ce que nous basons notre décision uniquement sur la probabilité d’obtenir les renseignements souhaités (stade II) ou sur notre perception de notre société comme étant « civilisée » et qui ne tolère pas la torture (stade III)? Permettons-nous des activités qui peuvent se justifier en vertu de la lettre de la loi (stade IV) ou demandons-nous d’abord si nos lois actuelles ont prévu ces situations et si elles devraient être modifiées (stade V)? Pesons-nous nos principes les uns contre les autres, et demandons-nous si la nécessité de traduire des meurtriers en justice l’emporte sur les droits universels de tous à l’égard d’un traitement humain (stade VI)?

Opération avant l’aube pose-t-il ces questions? Cela dépend en partie de ceux qui le regardent : les téléspectateurs qui ont une opinion toute faite sur les techniques d’interrogatoire dites « améliorées » de la CIA qui sont décrites dans le film seront plus susceptibles d’y voir une prise de position, et les cinéastes pourraient, intentionnellement ou non, avoir faussé le jeu comme l’ont fait les producteurs de la série 24 heures chrono. Mais le film peut certainement inspirer ces questions. Des recherches ont montré que le rejet de la télévision comme étant un simple objet de divertissement peut provoquer d’intenses discussions sur des questions morales parmi les adolescents [7], et que les films comme Opération avant l’aube donnent lieu à d’importantes conversations – en classe, à la maison et dans la société.

 


[1] Garabino, J., Kostelny, K. et Dubrow, N. (1991). What children can tell us about living in danger. American Psychologist, 46(3), 376-383.
[2] 2009-2010 Network Responsibility Index. GLAAD, 2010
[3] Mares, Marie-Louise et Acosta, Emily Elizabeth (2008). Be Kind to Three-Legged Dogs: Children’s Literal Interpretations of TV’s Moral Lessons, Media Psychology,11(3),377 — 399
[4] Regan, Tom. Does ‘24’ encourage US interrogators to ‘torture’ detainees? The Christian Science Monitor, 12 février 2007.
[5] Heather L. LaMarre, Kristen D. Landreville et Michael A. Beam. (2009). The Irony of Satire: Political Ideology and the Motivation to See What You Want to See in The Colbert Report. The International Journal of Press/Politics 14, 212-231
[6] Kellner, Douglas. Film, Politics and Ideology: Reflections on Hollywood Film in the Age of Reagan. Velvet Light Trap: A Critical Journal of Film & Television 27.
[7] Irlene Sandra et Dorr, Aimee, 2002. « Teen Television as a Stimulus for Moral Dilemma Discussion. » Document présenté à la réunion annuelle de l’American Educational Research Association (Nouvelle Orléans, Louisiane, du 1er au 5 avril 2002).

Ajouter un commentaire