Culture numérique, fracture linguistique

Il y a quelques mois, James H. Billington, le bibliothécaire en titre de la bibliothèque nationale américaine déplorait que les communications électroniques étaient en train de détruire « l’unité de base de la pensée humaine : la phrase ».

A l’opposé, Conrad Ouellon, président du Conseil supérieur de la langue française, déclarait récemment que le français n’avait rien à craindre du langage «texto», souvent utilisé par les ados pour clavarder. Son message avait été relayé dans un article du journal Le Soleil, article intitulé « Le texto n’et pas une menace ».

Personnellement, je ne me suis jamais sentie menacée par un texto. Les (rares) SMS dont mes ados me gratifient sont pour moi des défis ludiques, et la seule menace que j’aie jamais ressentie à leur égard serait peut-être la peur du ridicule quand, dans le bus, je tente à voix basse diverses prononciations du message phonétique, pour essayer d’y mettre du sens…

Si l’on remet les choses en contexte, le SMS est avant tout un langage utilitaire. C’est ainsi que les jeunes eux-mêmes le conçoivent : dans le rapport d’enquête Pew Writing, technology and teens, les jeunes interrogés placent les échanges de courriels et autres messages instantanés via téléphone ou Internet, au même niveau qu’une discussion entre deux cours ou une conversation téléphonique.

L’humanité a déjà connu des précédents, en matière de langage utilitaire : la sténographie, le code morse, … Pourtant, personne n’a jamais émis la crainte que les marins affectés à la transmission de messages ne puissent plus s’exprimer qu’en claquant des dents.

Et il n’est pas nouveau non plus que les adolescents utilisent un langage codé, dans le but de maintenir les adultes à distance ; mais jusque là cet argot, réinventé à chaque génération, s’en était tenu, peu ou prou, à la culture orale. Le hasard de l’évolution technologique a voulu que l’argot de la nouvelle génération soit transmis par écrit, et il s’est mis à « argotiser » tout ce qu’il touche : la grammaire, la syntaxe, et l’orthographe. C’est cela qui est nouveau.

Nouvelle aussi, l’efficacité avec laquelle le panorama médiatique actuel permet de propager efficacement cette nouvelle « langue dans la langue ». Dans les sites de réseautage social, les copains sont accessibles 24 heures sur 24, et avec eux cette culture jeune qui en vient à supplanter, par sa prégnance, la culture parentale. Tout jeune sait parler SMS.

Le problème, c’est que ce « langage parlé écrit » s’est développé à un moment où le niveau de français s’appauvrit dans la population, comparé à la génération précédente ; ce constat est documenté par les linguistes, et vécu au quotidien par les enseignants. Au banc des accusés, on trouve la télévision ; c’est elle occupe en effet le rôle principal lorsqu’il s’agit de diffuser une norme orale. Selon Alain Bentolila, professeur de linguistique à l’Université de la Sorbonne, « Nous sommes à une époque où l’on s’adresse de plus en plus à des gens que l’on connaît pour leur dire ce qu’ils savent déjà. Le principe fondateur du langage télévisuel est la prévisibilité et la fausse connivence : ‘Restez, puisque vous savez déjà ce qu’on va vous dire› ». Motivée sans doute par le souci de l’indice d’écoute, la télévision tente de séduire le téléspectateur par le confort du déjà connu, du vite-compris, du « prêt –à-penser ». Les émissions de téléréalité sont une belle illustration de ce principe de connivence : on y parle le langage de l’auditoire télévisuel d’autant mieux que les « vedettes » d’un jour sont tirées de ce même auditoire.

Le niveau de français baisse, donc, c’est un fait. Mais accuser, comme le fait James H. Billington, les communications électroniques d’être à l’origine du mal, n’est-ce pas se méprendre sur le rapport de causalité ?

Le texto n’est qu’un registre de langue, et il s’agit donc plus de le considérer dans le contexte du bagage langagier global de son utilisateur. De même que si vous possédez un bon vocabulaire, il n’y a pas de problème à l’encanailler d’argot, de même le texto n’est pas un problème en soi si vous pouvez par ailleurs adopter un style littéraire au moment opportun. Les jeunes issus de milieux où l’on lit, et où le vocabulaire est étendu, passent aisément d’un registre à l’autre. Le problème, c’est la maîtrise de la langue, et non le texto en lui-même, car « Les différents registres du langage ne s’additionnent que pour ceux qui, les possédant tous, en jouent en virtuoses ; pour beaucoup, ils séparent, cantonnent, opposent, excluent » dit Bentolila. Et il ajoute : « Tout discours est digne, quand il est le résultat d’un choix, pas d’un manque. »

Lectures suggérées

La qualité du Français à Radio-Canada : principes directeurs [pdf]

Alain Bentolila, Contre les Ghettos linguistiques

Suggestions pour la classe : Enseignants, puisque le débat fait rage, expérimentez !

  • La prochaine fois que vous donnerez un sujet d’expression écrite à vos élèves, créez deux modalités :
    • Soit produire le texte en langage texto, puis le traduire, une fois fini, en « français standard » ;
    • Soit procéder de façon habituelle.

Faites tirer au hasard l’une ou l’autre modalité par les élèves, de façon à ce que vous ne sachiez pas qui utilise quelle modalité. Ainsi, vous jugerez le « produit fini » sans aucun a priori (c’et le principe dit de l’expérimentation « en aveugle »).

  • Après avoir corrigé les copies, demandez aux élèves de vous révéler qui utilisait quelle modalité, et comparez la moyenne des notes obtenues par l’un et l’autre groupe. Discutez ces résultats avec la classe. Élargissez la discussion au « ressenti » des élèves : ceux qui ont pu écrire en texto avant de passer au « bon français » se sont-ils sentis plus libres dans leurs façon d’écrire ? Cela a-t-il libéré par contrecoup leur façon de penser, en les rendant plus créatifs ? Cela a-t-il occasionné plus de fautes d’orthographe dans leurs copies ? Selon eux, quels bénéfices ce langage pourrait-il apporter à l’univers scolaire ? Quels inconvénients présente-t-il pour la maîtrise du français « standard » ?
  • Pensez à faire avancer le débat public : faites-nous part de vos commentaires, et de ceux de vos élèves, si vous tentez l’expérience !

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