La télévision sociale et le « vivre ensemble »

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Matthew JohnsonLes technologies nous rapprochent-elles ou nous éloignent-elles? Lorsqu'il s'agit de la télé et des médias numériques, ces deux options peuvent très bien être valables.

Il n'y a pas de doute que les technologies des médias ont changé notre vie. Bien sûr, on pourrait ramener cet effet à la presse à imprimer, qui a permis de rendre privées des activités anciennement publiques, comme raconter des histoires, mais les technologies des médias de masse du 20ème siècle, comme la radio, la télévision et Internet, ont imposé des changements bien plus rapides, sur une échelle beaucoup plus grande. Dans son ouvrage publié en 2000 intitulé Bowling Alone, Robert Putnam fait valoir que ces technologies des communications ont fait évoluer notre société, autrefois très tournée vers l'extérieur et composée de personnes qui consacraient temps et énergie au bien-être de leur collectivité et à présent très centrée sur l'individu. Putnam examine les déclins de nombreux éléments de l'activité communautaire, notamment le vote, la fréquentation des églises et l'adhésion à des clubs, mais son argument distinctif est celui qui a inspiré le titre de son livre (jouer seul aux quilles). Toutefois, au moment de l'écrire, plus d'Américains jouaient aux quilles que vingt ans auparavant, mais peu d'entre eux faisaient partie d'une ligue organisée. Ceci a permis à Putnam de conclure que si nous percevions autrefois notre façon de passer le temps en pensant à la communauté, cette perception est maintenant axée sur l'individu.

Sherry Turkle adopte un point de vue similaire dans son livre plus récent intitulé Alone Together. Turkle a été une des pionnières dans l'écriture à propos de nos interactions avec les technologies numériques et ses ouvrages précédents étaient plus favorables que bien d'autres à l'idée de communiquer à l'aide des médias numériques. Toutefois, au moment de la rédaction d'Alone together, le point de vue de Turkle (et peut-être aussi la technologie) avait changé à un point tel qu'elle voit maintenant les médias numériques comme une influence d'isolement. Contrairement à Putnam, elle estime que ce n'est pas parce que nous sommes de plus en plus centrés sur nous-mêmes, mais plutôt parce que nos façons de communiquer à l'aide des technologies numériques remplacent d'importantes interactions. Ses principaux exemples sont la préférence des adolescents interrogés pour les textos par rapport aux appels téléphoniques et pour la création d'un profil Facebook au lieu d'échanges directs avec leurs amis. Pourtant, les technologies numériques rendent sociales de nombreuses occupations solitaires. Un exemple particulièrement intéressant est la façon dont les technologies qui préoccupent Turkle font évoluer notre utilisation des technologies qui inquiètent Putnam, pour en faire une expérience plus sociale et communautaire.

Les médias de masse ont toujours été associés à des aspects sociaux : aux tous débuts de la télévision, un nombre suffisamment important de personnes regardaient les émissions les plus populaires, qui devenaient des sujets de conversation fiables autour de la machine à café le lendemain. Toutefois, avec l'augmentation des offres de réseaux, et en particulier avec l'explosion des chaînes câblées au début des années 1980, les habitudes de visionnement des gens se sont diversifiées, ces genres d'événements communautaires se sont raréfiés et il n'était plus possible d'établir avec certitude que votre famille ou vos collègues regardaient les mêmes émissions que vous.

Aujourd'hui, ces types de conversations ont encore lieu, mais à travers les médias numériques. Il n'est donc pas surprenant que les émissions regardées avec le plus d'assiduité, telles que Star Trek, sont celles à propos desquelles les téléspectateurs se retrouvaient en ligne par les systèmes de babillard électroniques qui existaient à l'ère préhistorique d'Internet. Cependant, même avec le caractère quasi universel de l'utilisation d'Internet, jusqu'à récemment, la plupart du bavardage en ligne portait encore sur ces émissions très écoutées. Ce n'est qu'avec l'apparition des téléphones intelligents et des tablettes, qui ont éliminé les barrières physiques et logistiques associées au fait d'être en ligne tout en regardant la télé, qu'un nombre significatif de gens ont commencé à parler en ligne à propos des émissions qu'ils regardaient : aujourd'hui, un tiers des Canadiens se considèrent comme étant des « téléspectateurs sociaux » et les Tweets portant sur la télévision représentent une grande partie du trafic total de Twitter. Par conséquent, Nielsen a annoncé son projet de compléter son classement des émissions de télévision grâce aux données obtenues sur Twitter.

Il est facile de voir ce que l'industrie de la télévision retire de tout ceci : les téléspectateurs sont plus engagés et fidèles par rapport aux émissions qu'ils regardent, il est plus facile de faire de la publicité auprès d'eux (un peu moins d'un utilisateur de téléphone intelligent sur cinq a déjà effectué des recherches sur Internet à propos de produits dont il a en vu la publicité) et il est plus facile de promouvoir de nouvelles émissions auprès d'eux (un Canadien sur six a déjà regardé au moins une émission de télévision après avoir lu un Tweet à propos de celle-ci; le mois dernier, The Walking Dead, l'une des émissions dont il est le plus question en ligne, était la plus regardée dans sa tranche horaire, malgré le fait qu'elle était diffusée sur la chaîne câblée AMC.) Mais ces conversations en ligne remplacent-elles des formes de communication plus significatives, comme pourrait le prétendre Turkle? Le visionnement social de la télé est presque toujours associé à l'utilisation de deux écrans ou plus à la fois (ce qui est beaucoup plus courant chez les propriétaires de téléphones intelligents et de tablettes) et l'utilisation d'écrans multiples est associée à un risque élevé d'anxiété et de dépression. La télé « sociale » nous isole-t-elle?

La question au cœur de cette préoccupation porte à savoir si le temps que nous consacrons aux aspects sociaux de la télé peut être au détriment du temps que nous consacrions autrement à des échanges en personne. Mais la « machine à café virtuelle » semble surtout provoquer de nouvelles conversations en ligne, sans remplacer les anciennes conversations hors ligne. Il peut être inquiétant de s'imaginer une scène où chaque membre de la famille regarde son propre écran et parle à celui-ci, mais des recherches canadiennes récentes suggèrent que malgré le niveau relativement élevé du visionnement social de la télé, regarder la télé est encore souvent une activité pour toute la famille. Le visionnement social ne fait pas qu'inciter les gens à s'engager profondément dans leur émission préférée; les émissions qui inspirent la plupart des conversations en ligne sont des événements d'envergure, tels que des événements sportifs ou des remises de prix, soit exactement le genre d'expériences communes, comme l'apparence des Beatles à l'émission d'Ed Sullivan ou le dernier épisode de M*A*S*H, qui jusqu'à récemment étaient considérées comme étant des choses du passé.

Comme pour toutes les expériences avec les médias, nous devons considérer la télévision sociale avec prudence et scepticisme. Il existe certainement un risque qu'elle conduise à une consommation excessive de temps devant l'écran et à un niveau malsain d'engagement des téléspectateurs, bien que, comme avec les jeux vidéo, il faut veiller à ne pas se précipiter vers un jugement et confondre un enthousiasme temporaire avec un véritable problème. En outre, il y a toujours possibilité que la télévision sociale comporte également des effets positifs. Nous avons déjà vu à quel point Twitter et Facebook ont transformé les manières de rassembler, transmettre et interpréter les nouvelles. S'il faut peser le pour et le contre de l'efficacité des médias sociaux par rapport à leur capacité à étaler des rumeurs, ceux-ci conscientisent certainement les gens à la nécessité d'être sceptiques et de remettre en question ce qu'ils voient, lisent et entendent. Si la télé sociale peut faire parler les gens à propos des émissions qu'ils regardent, peut-être verrons-nous s'intégrer aux grandes conversations le travail d'éducation aux médias qui s'opère déjà en ligne à propos de sujets comme la représentation de la diversité, les stéréotypes associés aux sexes et la publicité.

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