Adopter de meilleures habitudes médiatiques
Le temps passé à utiliser des appareils numériques figure parmi les principales préoccupations des parents concernant la vie numérique de leurs enfants. Il constitue aussi la première source de conflit entre parents et enfants en matière de technologies[1]. Par ailleurs, les articles de presse qui laissent entendre que tout temps d’écran est néfaste circulent beaucoup plus rapidement et largement que ceux qui présentent des résultats plus nuancés[2].
Il peut être tentant pour les parents d’imposer leur autorité et de fixer un nombre maximal d’heures que leurs enfants peuvent passer en ligne. Toutefois, pour remédier efficacement à une utilisation excessive, le jeune doit lui-même s’engager activement et volontairement à modifier son comportement. Sinon, les enfants trouveront toujours le moyen de contourner les règles de leurs parents et se retrouveront livrés à eux-mêmes lorsqu’ils seront assez grands pour quitter la maison. Même chez les jeunes enfants, des règles trop strictes peuvent finir par avoir l’effet inverse de celui recherché[3]. Comme l’explique le psychologue Peter Gray : « Pour grandir et s’épanouir, les enfants doivent être libres de jouer et d’explorer. Ils doivent aussi sentir qu’on leur fait confiance. Cela est vrai dans le monde physique, mais, à l’ère des technologies, ce l’est désormais aussi dans le monde en ligne[4]. »
Pour favoriser une utilisation saine des médias, on doit aider les enfants à avoir le sentiment qu’ils comprennent le monde numérique, qu’ils peuvent maîtriser leurs interactions avec celui-ci et que ces interactions ont un but. À l’exception des très jeunes enfants, l’objectif n’est donc pas de réduire le plus possible le temps d’écran, mais plutôt de les aider à acquérir des habitudes qui leur permettront de trouver un équilibre entre les bienfaits et les inconvénients.
Utilisation équilibrée
Qu’entend-on par « équilibrée »? Une utilisation équilibrée repose sur trois éléments essentiels.
Premièrement, l’utilisation des appareils doit être gérable : vous avez l’impression de la maîtriser et elle ne vous empêche pas de faire ce que vous devez faire ou ce que vous aimez.
Deuxièmement, elle doit être significative : vous estimez que le temps consacré aux médias en valait la peine. Il peut s’agir d’apprendre, de créer ou de communiquer avec ses proches, mais aussi de jouer à un jeu ou de regarder une vidéo réellement captivante et satisfaisante.
Enfin, elle doit être consciente : vous choisissez délibérément d’utiliser un appareil et, lorsque vous le faites, vous êtes pleinement présent plutôt que distrait ou en « mode pilote automatique ».
La présence de ces trois éléments dans une activité numérique particulière, ou dans notre utilisation globale des appareils, a une forte incidence sur les effets de cette utilisation sur notre bien-être.
Utilisation consciente
La pleine conscience peut réduire considérablement les effets négatifs de l’utilisation des médias sociaux ainsi que le risque de comportements compulsifs : « Un consensus croissant se dégage selon lequel une utilisation modérée et consciente des médias sociaux, plutôt que l’abstinence ou une autonomie totale, serait l’option la plus saine pour les enfants[5]. »
La pleine conscience comporte cinq dimensions :
- être capable d’observer et de reconnaître ce qui nous bouleverse ou nous contrarie sans y réagir immédiatement;
- être conscient de notre humeur, de nos émotions, de nos sensations et du monde qui nous entoure;
- agir de manière consciente, présente et intentionnelle plutôt qu’automatique;
- être capable de décrire clairement ses émotions;
- observer ses pensées, ses émotions et ses actions sans les juger[6].
Établir consciemment des consignes claires pour certaines situations précises, par exemple ne pas utiliser son téléphone pendant les repas ou dans la chambre, peut réduire les effets négatifs, même chez ceux qui ont fortement l’habitude de consulter leur appareil[7]. Il n’est toutefois pas nécessaire de les appeler des règles. Le Dr Michael Rich conseille de « ne pas établir des règles sur les médias, mais plutôt des attentes », parce que « les attentes correspondent à ce que tous les membres d’une famille attendent les uns des autres […] À long terme, elles sont beaucoup plus efficaces qu’une règle que l’on sait pouvoir respecter ou contourner[8] ». Présenter les règles comme des routines peut également aider les jeunes à les intégrer et à les respecter en vieillissant[9]. Dans la mesure du possible, appliquez les mêmes consignes que vos enfants et donnez l’exemple d’une utilisation consciente des technologies, surtout lorsque vous passez du temps avec eux[10]. Trois quarts des parents disent avoir utilisé leur téléphone lors de leur dernier repas en famille, comparativement aux deux tiers des enfants[11].
Les enfants sont plus susceptibles d’accepter les règles lorsque les parents :
- parlent à la fois des risques et des avantages de l’utilisation des médias;
- expliquent les raisons qui justifient les règles;
- donnent aux enfants l’occasion d’exprimer leur point de vue[12].
Une composante essentielle d’une utilisation consciente consiste à reconnaître et à modifier nos habitudes médiatiques. Une fois établies, celles-ci peuvent toutefois être difficiles à changer, et « il est notoirement difficile de maîtriser de fortes habitudes par la seule volonté[13] ». Il faut plutôt aider nos enfants à reconnaître ce qui déclenche chez eux une utilisation automatique : certaines humeurs, comme l’ennui ou la tristesse, ou certaines situations, comme le fait de se lever du lit ou les moments où ils ne savent pas quoi faire, et leur proposer des activités de remplacement plus utiles. Ces solutions ne doivent pas nécessairement être sans écran! Puisque l’objectif est de réduire l’utilisation automatique, et non le temps d’écran dans son ensemble, remplacer la consultation machinale d’un appareil ou un défilement sans but par une activité intentionnelle, comme lire un livre sur son téléphone ou s’exercer dans une application d’apprentissage des langues, peut être tout aussi efficace[14].
Encouragez les enfants à utiliser des minuteurs ou des applications de gestion du temps pour savoir combien de temps ils consacrent à leurs différentes activités en ligne. Il est facile de perdre la notion du temps lorsqu’on regarde des vidéos, qu’on fait défiler du contenu sur les médias sociaux ou qu’on joue à un jeu vidéo. Connaître la durée habituelle d’une session peut nous aider à utiliser notre temps de façon plus consciente. Vous pouvez également fixer une limite à l’avance afin de mieux maîtriser la durée de l’activité[15]. Le simple fait de noter comment on se sent après différentes activités médiatiques peut aussi en atténuer les effets négatifs, même sans apporter d’autres changements[16].
Jeunes enfants
Allumer un téléviseur, un ordinateur ou un appareil mobile devrait être un geste réservé à des moments et à des raisons précises. Lorsqu’ils ne sont pas utilisés, les appareils devraient être complètement éteints, et non simplement mis en veille, puis rangés si possible. Évitez que les enfants prennent l’habitude d’allumer un appareil dès qu’ils s’assoient ou de laisser un écran fonctionner comme « bruit de fond »[17].
Misez sur la participation active et la qualité du contenu plutôt que sur le simple décompte des minutes[18]. Privilégiez du contenu au rythme lent, avec des histoires simples et le moins d’artifices possible, comme des effets sonores superflus ou des images tape-à-l’œil[19].
La stratégie la plus efficace est le covisionnement, qui consiste à regarder du contenu avec votre enfant et à en discuter afin de faire du temps d’écran une activité sociale et de jeter les bases d’un accompagnement actif[20]. Les médias éducatifs sont plus efficaces lorsqu’ils sont regardés avec les parents, qui peuvent prolonger et renforcer les apprentissages[21]. Dans le cadre du jeu, le fait que l’activité soit numérique ou non « importait moins que la façon dont les parents et leurs enfants interagissaient. Qu’ils jouent avec des jouets traditionnels ou sur une tablette, c’est la relation et le style d’interaction entre le parent et l’enfant qui comptaient le plus »[22].
En questionnant votre enfant sur ce qu’il voit, vous l’aidez à développer la pensée critique et la capacité d’introspection dont il aura besoin plus tard pour évoluer dans des environnements numériques plus complexes[23]. Le covisionnement est également le meilleur moyen de repérer les contenus préoccupants et d’en discuter. La fiche-conseil d’HabiloMédias Accompagnez vos enfants dans leur visionnement peut vous guider. Lorsque vous ne pouvez pas regarder le contenu ensemble, prenez le temps de savoir ce que vos enfants regardent et à quoi ils jouent, pour pouvoir aborder avec eux tout ce qui vous inquiète.
Faire des activités médiatiques ensemble aide aussi les enfants à comprendre que les médias sont utilisés à des moments et dans des buts précis. C’est également une excellente façon de découvrir leurs centres d’intérêt[24]. Soyez attentif à votre propre « technoférence ». En soulignant à l’occasion les moments où un appareil vous distrait et en choisissant de ranger votre téléphone, vous créez une occasion d’apprentissage concrète qui illustre l’agentivité en action[25].
Enfants plus âgés
Ne renoncez pas aux heures et aux routines de coucher. Les adolescents sont encore plus susceptibles que les jeunes enfants de manquer de sommeil, puisqu’ils ont naturellement tendance à s’endormir plus tard que les adultes et les enfants plus jeunes[26]. Le fait de s’exposer à une lumière extérieure vive dès le matin peut également les aider à maintenir un rythme de sommeil sain[27]. Si vous instaurez une nouvelle règle sur le moment où vos enfants peuvent utiliser les médias, laissez-leur le temps d’en parler à leurs amis, afin qu’ils ne craignent pas que ceux-ci pensent qu’ils les ont abandonnés[28].
Le covisionnement reste utile avec les enfants plus âgés, même si, à cet âge, il s’agit surtout de les laisser vous faire découvrir leur univers médiatique. La psychologue Sarah Myruski suggère aux parents et à leurs enfants de « parcourir ensemble leur fil d’actualité sur les médias sociaux. Demandez-leur ce qui attire leur attention, ce qu’ils pensent et ressentent devant tel ou tel contenu. Demandez-leur aussi de vous parler de ce qu’ils vivent en ligne au quotidien. Qu’est-ce qui leur plaît? Qu’est-ce qui les inquiète? Qu’aimeraient-ils voir changer?[29] ».
On peut apprendre aux préadolescents et aux adolescents à reconnaître les déclencheurs et les états émotionnels, comme l’ennui, l’anxiété ou la fatigue, qui les poussent à utiliser un appareil. Les jeunes moins conscients de leurs habitudes ont tendance à se tourner davantage vers les médias le lendemain d’une mauvaise journée, comme mécanisme d’adaptation[30]. L’utilisation habituelle des médias est particulièrement fréquente dans les moments de transition entre deux activités, que ce soit entre deux activités médiatiques ou entre une activité numérique et une activité hors ligne[31].
Pour favoriser une utilisation plus consciente, on peut encourager les jeunes à réfléchir de façon critique à l’aide de questions comme celles-ci :
- De quelles façons utilises-tu déjà les médias pour faire des choses qui comptent pour toi?
- Quels types de contenus ont tendance à te faire sentir mieux ou moins bien, et pourquoi?
- T’arrive-t-il d’allumer ou de déverrouiller un appareil sans même y penser? Le fais-tu parfois en réaction à une émotion ou à une humeur précise?
- Quelles applications ou quels jeux utilises-tu parfois machinalement? Lorsque tu allumes ton appareil, quelle est l’application que tu es le plus susceptible d’avoir utilisée en dernier?
- Que pourrais-tu faire au lieu de prendre ton appareil? Quelle activité courte pourrais-tu choisir de façon plus intentionnelle afin d’avoir l’impression que ton utilisation a été utile?
- As-tu l’impression de devoir être « toujours connecté » au cas où tes amis auraient besoin de toi ou pour être certain de ne rien manquer?
- Quelles expériences médiatiques te font du bien par la suite? Lesquelles te font sentir moins bien?
- Qu’aimes-tu faire sans écran? Comment pourrions-nous consacrer plus de temps à ces activités?
- Quelles activités à l’écran pourrions-nous faire ensemble?
- Que pourrais-tu faire différemment pour profiter au maximum des médias dans ta vie?
Essayez le défi « Une chose à la fois » : avant d’allumer un appareil ou d’ouvrir une application, dites pourquoi vous le faites, comment vous saurez que vous avez terminé et ce que vous ferez ensuite. Cela vous aidera à vous en tenir à ce que vous aviez prévu. (Vous pouvez très bien vous le dire dans votre tête, mais le dire à voix haute, c’est aussi une belle façon de montrer à vos enfants ce qu’est une utilisation consciente).
Utilisation gérable
Les jeunes qui ont l’impression que leur utilisation des médias est gérable, c’est-à-dire qu’ils la maîtrisent, font état d’un meilleur bien-être mental et d’une utilisation moins problématique. À l’inverse, le sentiment d’être dépendant des médias sociaux est associé au fait de se sentir moins bien après les avoir utilisés[32]. Le simple fait d’avoir l’impression de pouvoir contrôler son utilisation, même lorsqu’on ne le fait pas réellement, a un effet positif sur le bien-être[33]. Ce changement de perspective aide les personnes à considérer leur utilisation comme utile et significative. Cela pourrait expliquer pourquoi le fait de prendre une quelconque mesure pour gérer son utilisation des médias est davantage associé à un bien-être positif que le recours à une stratégie précise[34]. Les parents devraient éviter de présenter l’utilisation des médias comme une activité toujours négative. Elle devrait plutôt être considérée comme l’un des nombreux aspects de la vie de leurs enfants qu’ils doivent les aider à gérer[35].
Rendre notre utilisation gérable passe aussi par la gestion de nos propres attentes. Le changement des habitudes se fait graduellement, et se sentir coupable de ses écarts rend en fait les choses plus difficiles par la suite[36]. De la même façon, on est plus susceptible d’échouer si on se perçoit comme puisant dans une réserve limitée de volonté[37].
Jeunes enfants
Exposez le moins possible les bébés et les tout-petits aux écrans, qu’il s’agisse de la télévision, de vidéos ou de médias interactifs comme les applications éducatives. La Société canadienne de pédiatrie recommande de ne pas exposer les enfants de moins de deux ans aux écrans et de limiter le temps d’écran à une heure par jour chez les enfants de deux à cinq ans. Si vous avez aussi des enfants plus âgés, expliquez-leur pourquoi ils doivent limiter leur utilisation des écrans en présence de leurs jeunes frères et sœurs.
Établissez des règles et des routines claires quant aux moments et aux endroits où les écrans peuvent être utilisés[38] ainsi qu’aux activités médiatiques qui sont permises ou non[39]. Ces consignes devraient notamment prévoir l’arrêt de tous les écrans et le retrait des appareils connectés de la chambre. Les enfants qui dorment davantage subissent moins les effets négatifs des médias[40], et il est plus facile pour un enfant plus âgé de garder un bon rythme de sommeil s’il en a déjà pris l’habitude.
Apprendre à gérer leurs émotions peut aider les enfants à mettre fin plus facilement à une activité à l’écran et à passer du temps loin de leurs appareils. Aidez-les à enrichir leur vocabulaire émotionnel, encouragez-les à parler ouvertement de leurs sentiments[41] et enseignez-leur des techniques simples pour gérer leurs émotions lorsqu’ils sont contrariés, comme écouter de la musique ou faire un « balayage corporel » afin de reconnaître ce qu’ils ressentent[42]. Ces apprentissages leur seront également utiles plus tard, puisqu’ils seront moins susceptibles de ressentir le besoin de répondre à chaque publication lorsqu’ils commenceront à utiliser les médias sociaux[43].
Lorsqu’il est temps d’éteindre l’écran, facilitez la transition en anticipant leur réaction et en préparant une activité sans écran qu’ils aiment. Il s’agit de détourner l’attention de ce qu’ils doivent « arrêter » vers une autre activité agréable qu’ils vont « commencer »[44]. Prévenez-les à l’avance du moment où l’activité prendra fin. S’ils se fâchent malgré tout, essayez de rester calme et « laissez-leur le temps de retrouver leur calme »[45]. Le fait de renforcer ces habitudes dès le plus jeune âge permet aux technologies de rester des outils qui favorisent le développement de l’enfant plutôt que des sources de distraction machinale[46].
Enfants plus âgés
Pour obtenir des résultats durables, il faut délaisser les restrictions strictes et plutôt donner aux adolescents des stratégies favorisant une utilisation saine. Si les règles explicites aident les enfants de moins de 12 ans à gérer leur utilisation des médias, les adolescents qui vivent dans des foyers où le temps d’écran est strictement réglementé sont en fait plus susceptibles de développer une utilisation problématique[47], et ces règles deviennent même contre-productives vers le milieu de l’adolescence[48].
Vous pouvez amener vos enfants à réfléchir aux caractéristiques propres à chaque outil médiatique, et à la façon dont elles peuvent les toucher différemment. Peut-on modifier les fonctionnalités qui favorisent une utilisation moins consciente, ou du moins, utiliser l’outil comme si elles l’avaient été?[49] Expliquez-leur comment les concepteurs exploitent certaines vulnérabilités psychologiques par des fonctionnalités comme le défilement infini (qui élimine les signaux d’arrêt) et le renforcement intermittent (des récompenses imprévisibles comme les mentions « J’aime » ou les lots aléatoires), un mécanisme comparable à celui des machines à sous. L’objectif de conception est de créer des boucles d’habitudes automatiques et inconscientes, comme la « boucle algorithmique », qui présente le contenu que la plateforme juge le plus susceptible d’attirer l’attention, analyse la réaction de l’utilisateur, puis utilise cette information pour proposer du contenu encore plus captivant. « Reconnaître qu’un produit est conçu pour favoriser la formation d’habitudes donne aux utilisateurs les moyens de reprendre le contrôle[50]. »
Par exemple, si votre enfant possède une tablette ou un téléphone intelligent, encouragez-le à désactiver les notifications du plus grand nombre d’applications possible. Il ne recevra ainsi pas constamment de mises à jour indiquant qui a aimé la photo de qui et devra prendre la décision consciente d’ouvrir l’application pour la consulter. Sur la plupart des appareils mobiles, les notifications peuvent être désactivées dans les paramètres, sous « Notifications » ou « Applications et notifications ». La majorité des appareils offrent également un mode « Ne pas déranger » permettant de couper toutes les notifications à certaines heures. Certaines données montrent toutefois que cette fonction peut entraîner une hausse du temps d’écran, du moins à court terme[51]. Il semble plus efficace de regrouper les notifications : les désactiver la plupart du temps, puis prévoir des moments précis pour les consulter[52].
Vous pouvez aussi utiliser certaines fonctions des appareils pour rendre leur utilisation automatique plus difficile. Modifier occasionnellement la façon de déverrouiller un appareil, par exemple en remplaçant un NIP par un schéma[53], peut ajouter suffisamment de friction pour interrompre l’habitude de le consulter machinalement[54]. Passer l’affichage d’un appareil en niveaux de gris peut également réduire le temps d’écran, en particulier les formes d’utilisation problématiques[55].
Repérer les moments et les endroits où les enfants utilisent le plus souvent leurs appareils par habitude permet également de modifier ces routines. Par exemple, s’ils sortent toujours leur téléphone à un feu rouge particulièrement long sur le chemin de l’école, changer d’itinéraire peut réduire cette utilisation automatique[56]. Puisque les habitudes médiatiques comprennent aussi des gestes répétitifs, les mises à jour qui modifient l’interface d’une application peuvent justement être l’occasion de rompre avec une habitude indésirable[57].
Une autre stratégie consiste à appliquer la règle des « dans dix minutes ». Dites aux enfants que, s’ils ressentent l’envie d’allumer un appareil, ils peuvent le faire, mais dans dix minutes. Ce délai leur permet de se demander s’ils ont réellement une raison de l’utiliser ou s’ils réagissent simplement par habitude[58].
Comme on l’a vu plus haut, si les adolescents ont souvent l’impression de ne pas maîtriser leur utilisation, c’est en bonne partie parce qu’ils croient que leurs amis s’attendent à ce qu’ils soient disponibles en tout temps, et qu’ils craignent de les laisser tomber s’ils ne sont pas là au moment où ceux-ci ont besoin d’eux[59]. Résultat : de nombreux adolescents souhaitent se déconnecter, mais aucun ne veut être le premier à le faire.
La sensibilité des adolescents aux normes sociales peut toutefois devenir un avantage. On peut leur expliquer que le temps d’écran en général, et l’utilisation intensive des médias sociaux en particulier, semblent diminuer au Canada[60], et que le nombre de jeunes qui choisissent de faire des pauses numériques a plus que doublé depuis 2022[61]. Établir des normes sociales en matière d’utilisation des médias est plus efficace que d’essayer d’amener chaque personne à changer son comportement[62], et dire aux gens qu’une norme est en train de changer semble particulièrement efficace pour « favoriser l’adoption de nouvelles normes qui ne se sont pas encore généralisées[63] ».
Utilisation significative
Aidez vos enfants à considérer les activités à l’écran comme des choix conscients plutôt que comme un bruit de fond ou une habitude. Une utilisation significative peut aussi consister à choisir délibérément du contenu qui nous fait du bien, comme du contenu « inspirant »[64] ou valorisant la diversité corporelle, ou à se tourner vers des éléments qui influencent positivement l’humeur, comme la musique ou les sons de la nature[65].
Sauf pour les très jeunes enfants, on ne devrait pas se concentrer sur le « temps d’écran » en général, ni même sur de grandes catégories comme les « médias sociaux ». Il vaut mieux déterminer quelles activités sont les plus significatives, et quelles fonctionnalités favorisent ou entravent une telle utilisation[66]. Ces activités ne seront pas nécessairement les mêmes pour tout le monde : « les résultats donnent à penser que ce qui est bénéfique pour un groupe peut être néfaste, ou moins bénéfique, pour un autre »[67].
À tout âge, il est tout aussi important d’offrir aux enfants d’autres activités significatives, sans écran cette fois; sinon, réduire une activité numérique risque simplement d’entraîner une augmentation d’une autre.
« Votre objectif ne devrait pas être seulement de “moins utiliser votre téléphone”, mais aussi de “faire davantage d’autres choses”. » — Jacqueline Nesi[68]
Jeunes enfants
Pour les jeunes enfants, choisissez vous-même les contenus médiatiques auxquels ils ont accès et ne permettez aux enfants plus âgés de regarder ou de jouer qu’aux contenus que vous avez approuvés. Des contenus préoccupants peuvent se retrouver dans les médias destinés à tous les groupes d’âge. Chez les enfants de plus de deux ans, la qualité du contenu peut faire la différence entre une expérience positive et une expérience négative.
À mesure qu’ils grandissent, utilisez les outils de contrôle parental et d’autres fonctionnalités afin de limiter les contenus auxquels ils sont exposés. Continuez également à sélectionner leurs expériences médiatiques à l’aide d’outils comme les listes de lecture. Orientez-les vers des expériences numériques actives, sociales, éducatives ou créatives.
- Les activités à l’écran actives comprennent les jeux qui exigent de bouger tout le corps, parfois appelés « jeux vidéo actifs », ainsi que les activités numériques qui se déroulent à l’extérieur, comme l’observation des oiseaux à l’aide de l’application Merlin.
- Les activités sociales permettent d’avoir une interaction significative avec une personne qu’on connaît, comme un appel vidéo avec des amis ou des membres de la famille. Il existe une grande différence entre jouer seul, jouer à un jeu multijoueur où les échanges se limitent à une fenêtre de clavardage et jouer à un jeu multijoueur avec des personnes assises à côté de soi.
- Le Web regorge de contenu éducatif de qualité. Quels que soient les centres d’intérêt de votre enfant, des organismes comme PBS, TVO, National Geographic et l’Office national du film proposent des leçons vidéo, des jeux éducatifs interactifs et même des événements en direct lui permettant d’explorer une grande variété de sujets.
- Les appareils numériques actuels facilitent plus que jamais la création. Les enfants peuvent concevoir des jeux vidéo ou des animations à l’aide d’outils spécialisés comme GameMaker ou de langages de programmation simples comme Scratch. Ils peuvent créer des animations image par image avec des applications comme Stop Motion Studio ou Clapmotion, ou encore explorer des outils de création musicale aussi simples que Chrome Music Lab ou aussi polyvalents qu’Audacity.
Quand les enfants choisissent eux-mêmes leurs passe-temps et les poursuivent par pur intérêt personnel, cela favorise « une forme particulièrement solide d’estime de soi »[69].
Enfants plus âgés
Favoriser le sentiment de cohérence des jeunes implique également d’adopter une approche qui soutient leur autonomie lorsqu’on discute de leur utilisation des technologies[70]. Cette approche accorde de la valeur à leur opinion et explique les raisons qui sous-tendent les règles[71], ce qui réduit la résistance et les comportements visant à dissimuler leur utilisation[72]. Comme l’explique le Dr Michael Rich, la meilleure approche consiste à « cesser de se percevoir comme un agent de contrôle, surveillant ses enfants dans un bras de fer sur l’utilisation des médias, pour devenir une personne qui soutient leur réussite »[73].
Pour y arriver, il faut d’abord reconnaître que la plupart des jeunes ont des sentiments partagés à l’égard des médias numériques en général, et des médias sociaux en particulier[74], qu’ils vivent, dans l’ensemble, une expérience positive, tout en ayant souvent des réserves quant à la place que ces médias occupent dans leur vie.
Les enfants plus âgés restent influencés par ce qu’ils voient dans les médias, surtout les nouvelles, et ils risquent de se sentir stressés ou dépassés s’ils n’ont pas l’impression d’en garder le contrôle[75]. Apprenez-leur à reprendre ce contrôle en entraînant leurs algorithmes de recommandation, et encouragez-les à suivre des sources d’information fiables et non sensationnalistes.
Il est également important d’aider les jeunes à éviter d’utiliser les médias pour ruminer leurs inquiétudes ou leurs expériences négatives[76], et tout particulièrement pour coruminer avec leurs pairs[77]. Mettre en sourdine ou cesser de suivre les comptes[78] qui suscitent l’inquiétude ou l’anxiété peut les aider[79]. Ils peuvent aussi apprendre à reconnaître les moments où « continuer à discuter d’un problème, avec vous ou avec leurs pairs, ne fait qu’aggraver une blessure émotionnelle »[80].
On peut témoigner du respect envers leurs connaissances et leur vécu en leur posant des questions comme :
- « Qu’est-ce que les adultes ne comprennent pas au sujet des médias? »
- « Qu’est-ce qui te plaît et te déplaît dans les médias? »
- « Qu’est-ce qu’on pourrait faire ensemble pour améliorer ça? »
Ces questions de réflexion aident les adolescents à développer leur métacognition numérique, soit la capacité d’observer leur propre utilisation des médias et d’en reconnaître les tendances.
Il est également essentiel de veiller à ce que les enfants aient accès à des ressources en santé mentale en dehors des médias sociaux. Les jeunes qui disposent déjà d’un soutien émotionnel et social sont plus susceptibles d’utiliser les médias numériques « comme une ressource plutôt que comme un refuge, en prolongeant leurs forces existantes plutôt qu’en compensant des difficultés aiguës ou chroniques »[81]. Cependant, beaucoup se tournent vers les médias sociaux pour obtenir ce soutien[82]. Bien que ceux-ci puissent leur être utiles, ils peuvent également rendre leurs habitudes plus difficiles à modifier lorsque leur utilisation leur nuit d’autres façons.
À quel âge donner un téléphone à son enfant?
Pour de nombreux parents, il s’agit de l’une des décisions les plus importantes liées aux médias. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, c’est bel et bien une décision qui revient aux parents : les recherches d’HabiloMédias ont révélé que les deux tiers des jeunes ont eu leur premier téléphone parce que leurs parents voulaient qu’ils en aient un, et non parce qu’ils l’avaient demandé[83].
Certaines recherches ont révélé qu’obtenir un téléphone intelligent à 12 ans ou avant est associé à des risques accrus de dépression, d’obésité et de sommeil insuffisant. Plus l’enfant est jeune au moment d’obtenir son téléphone, plus ce lien est marqué[84]. D’autres études, en revanche, n’ont trouvé aucun lien entre l’âge auquel les enfants obtiennent un téléphone intelligent et les symptômes dépressifs, les résultats scolaires ou le sommeil[85]. À 13 ans, posséder un téléphone intelligent n’est un facteur de risque de sommeil insuffisant que chez les enfants qui gardent leur téléphone dans leur chambre après l’heure du coucher[86].
De façon générale, attendre avant de donner un téléphone intelligent à son enfant semble présenter de nombreux avantages et relativement peu d’inconvénients[87]. Un compromis possible consiste à commencer par un téléphone minimaliste, ou « téléphone bête », qui ne permet que les textos et les appels vocaux. Cette solution peut être utile si vos enfants la perçoivent comme un moyen d’accroître leur indépendance, par exemple, si vous leur permettez de circuler plus librement, de rentrer plus tard, de faire des plans avec des amis par eux-mêmes[88] ou de passer du temps dans la nature. S’ils ont plutôt l’impression que cela réduit leur indépendance ou que vous le leur imposez, il est toutefois peu probable que cette solution présente des avantages[89].
Avant de permettre à votre enfant d’avoir un appareil mobile comme un téléphone intelligent, entendez-vous sur un ensemble de règles précisant quand et où il pourra l’utiliser. Vous pouvez utiliser l’outil d’HabiloMédias Lignes directrices familiales sur les nouveaux appareils technologiques pour vous lancer.
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