L'engagement critique par rapport à la violence dans les médias

Quoique les parents puissent trouver que certaines représentations de la violence sont tout à fait appropriées pour les jeunes, il existe un contenu très vaste disponible en ligne et dans les médias. Du personnage d’animation personnalisé par un chat qui reçoit une enclume sur la tête jusqu’à des images vidéo de blessures et de décès réels, les enfants et les jeunes ont accès à tout en ligne.

L’éducation aux médias et le co-visionnement

L’éducation aux médias peut donner aux jeunes les outils nécessaires pour réagir de manière réfléchie et critique au contenu des médias. Elle peut aider les enfants à mettre en perspective la violence dans les médias, à analyser ce qu’elle signifie, et à établir un lien avec le monde réel.

L’éducation aux médias ne se fait pas seulement en classe. Les parents qui accompagnent leurs enfants dans leur visionnement, qu’il s’agisse de regarder des médias, de jouer à des jeux vidéo, ou de parler aux jeunes des médias qu’ils aiment, sont un autre moyen efficace pour aborder de manière critique la violence dans les médias[1]. Comme l’a dit le médecin John Muller, « le co-visionnement de ces films en famille peut être un antidote efficace contre l’augmentation de la violence, mais en co‑visionnant passivement de la violence dans les médias, les parents envoient le message implicite voulant qu’ils approuvent ce que leurs enfants voient, et des études antérieures montrent une hausse correspondante des comportements agressifs. En jouant un rôle actif dans la consommation de médias de leurs enfants par le co‑visionnement ainsi qu’un rôle de médiateur, les parents aident leurs enfants à développer une pensée critique et des valeurs internes[2]. »

Chez les jeunes enfants, il y a peut-être lieu de mettre l’accent sur le contenu effrayant dans les médias. En les aidant à comprendre que même les médias d’information choisissent de présenter des événements violents tout en donnant peu de contexte, donnant l’impression qu’ils sont plus courants et effrayants qu’ils ne le sont en réalité, nous pouvons les aider à gérer la peur inspirée par les médias, tout en leur rappelant les efforts que vous déployez pour prendre soin d’eux et les protéger[3]. Nous pouvons aussi les aider en leur apprenant que les éléments qui peuvent rendre les médias plus effrayants, comme la musique et les angles de caméra, ont tous été choisis dans ce but par les créateurs des médias[4].

Pour les enfants plus âgés et les adolescents, l’engagement critique à l’égard des médias les incite à s’interroger sur la façon dont la violence est représentée, et même à se demander pourquoi elle s’y trouve en premier lieu. Nous pouvons utiliser les concepts clés de la littératie numérique et de l’éducation aux médias comme guide pour favoriser la discussion.

Les médias sont des constructions

La recherche de modèles dans la représentation de la violence dans les médias aide les jeunes à comprendre que les productions médiatiques ne sont pas des « fenêtres sur la réalité », peu importe ce que leurs producteurs essayent de nous faire croire. Il est essentiel de comprendre ce concept clé pour réduire l’impact des médias[5]. Les produits médiatiques, même les émissions d’information et les documentaires, sont des constructions délibérées, le résultat d’une série de choix. Les enfants doivent comprendre la relation entre le nombre de personnes qui regardent une émission télévisée (les cotes d’écoute) et les choix que font les producteurs quant à la programmation des informations. La plupart des gens connaissent la notion disant que « le sang fait la une », mais qu’en est-il des catastrophes naturelles et des crises où des milliers d’enfants peuvent perdre leur famille et leurs membres en Sierra Leone une semaine et dont on n’entend jamais plus parler? Et qu’en est-il du phénomène de « l’usure de compassion », une incapacité de continuer de ressentir ce que nous ressentirions normalement face à une tragédie humaine?

Les médias ont des implications sociales et politiques

Le traumatisme psychologique de la violence et des blessures est-il montré, ou bien l’histoire se déroule-t-elle sans répit? Qui sont les victimes de la violence et qui en sont les auteurs? Quels messages sont communiqués sur l’usage de la force par la police, la peur et le crime? Quand la violence est-elle présentée comme une solution acceptable aux conflits? À quelle fréquence les scénaristes amènent-ils les personnages à recourir à la violence parce que c’est plus facile que de leur faire résoudre les problèmes par d’autres moyens? La violence était autrefois le territoire du « méchant », mais un changement majeur a été observé au cours des dernières décennies, la violence devenant l’apanage du héros. À quel moment des intentions positives justifient-elles une action violente?

Bien sûr, la violence est un élément immuable des histoires racontées au fil du temps sur ce que signifient vivre en société et entretenir des relations avec d’autres personnes. Ainsi, même les textes médiatiques qui contiennent de la violence peuvent avoir des répercussions anti-violentes, selon la façon dont ils sont présentés et reçus, comme le montrent les films Schindler’s List et Unforgiven[6]. Discuter de la moralité de ce que nous voyons et faisons dans les médias est une autre façon d’examiner de manière critique nos opinions sur la violence[7].

Les médias ont des implications commerciales

C’est une révélation pour les jeunes de se rendre compte que la principale raison qui pousse la prolifération de la violence dans les médias est l’argent. Les films remplis d’action et de violence se vendent plus facilement à l’étranger parce qu’ils se traduisent avec moins de difficulté et franchissent les barrières culturelles. Les comédies et les drames sérieux nécessitent la rédaction d’un scénario intelligent et des points de référence culturels. Les gens ne rient pas pour les mêmes raisons à Moose Jaw et à Dar-es-Salam, mais tous comprennent la violence et l’action, peu importe leur provenance dans le marché mondial. La violence est-elle essentielle à l’intrigue, est-elle prise en compte pour les sensations fortes et l’excitation, ou est-elle simplement présente parce que la « pensée populaire » de l’industrie insiste sur le fait que c’est ce que veulent les joueurs?

Le public interprète le sens d’un message

C’est aussi une révélation pour les jeunes de se rendre compte que personne ne voit la même production médiatique. Notre façon de réagir à un film, à une chanson, à un jeu vidéo ou à une émission de télévision est faussée par notre bagage personnel d’attitudes, de valeurs et d’expériences – y compris notre exposition antérieure à la violence dans les médias.

L’évolution du personnage « The Punisher » de Marvel en est un bon exemple : à l’origine, il s’agissait d’un faire-valoir pour Spider-Man, un justicier meurtrier destiné à mettre en valeur les méthodes de lutte contre le crime moins violentes de Spider-Man, puis il est devenu un anti-héros dans les années 1980 et a été repris par la police et l’armée comme icône du pouvoir et de l’impunité[8].

Il peut s’agir d’une excellente source de remise en question et de saine discussion. Notre opinion sur d’autres questions interagit également avec notre réaction à la violence dans les médias : par exemple, les garçons qui ont des opinions stéréotypées sur le genre sont plus susceptibles d’être violents envers les filles et les autres garçons[9].

Chaque média a une forme artistique unique

Comment les caractéristiques des différents médias et genres (des rires enregistrés qui accompagnent les « réparties » abusives des comédies[10] aux antagonistes fondamentalement différents des films de zombies[11]) influencent-elles notre approbation ou désapprobation lorsque des personnages commettent des actes de violence? Dans quelle mesure les créateurs de médias ont-ils été influencés par les hypothèses relatives au média ou au genre.

Les médias numériques sont en réseau

La possibilité de publier n’importe quoi en ligne signifie que bon nombre des restrictions antérieures concernant la violence dans les médias n’existent plus, ce qui peut être une bonne chose. Par exemple, les médias sociaux ont mis en lumière les cas de violence policière qui n’étaient pas suffisamment relayés par les médias d’information[12], mais ils peuvent aussi amener des personnes à se radicaliser ou à commettre des actes violents afin de les diffuser sur les médias sociaux[13].

Les médias numériques sont partageables et continus

Comme il est facile de faire et de partager des copies de n’importe quoi en ligne, il est très difficile pour les plateformes de supprimer entièrement le contenu violent. Les personnes qui regardent des vidéos violentes peuvent les retélécharger si l’original est supprimé, et l’auteur original peut même créer un nouveau compte pour le faire. Même si une plateforme parvient à se débarrasser complètement d’une image ou d’une vidéo en particulier, elle peut être hébergée sur d’autres plateformes, et la nature réseautée des médias numériques signifie qu’elle n’est jamais à plus d’un clic.

Les médias numériques ont des auditoires imprévus

De la même manière, lorsque nous sommes en ligne, nous ne pouvons jamais être totalement certains de l’endroit où un lien va nous mener. Par conséquent, nous devons désormais nous préoccuper non seulement de ce que nos enfants verront délibérément, mais aussi de ce qu’ils pourraient voir par accident. Les moteurs de recherche peuvent proposer des contenus beaucoup plus extrêmes que ceux que nous recherchons, et les algorithmes de recommandation comme la page « Pour toi » de TikTok et la barre « Vidéo suivante » de YouTube peuvent proposer des contenus inappropriés. C’est pourquoi il est essentiel de contrôler les médias en ligne des jeunes enfants, de demander aux enfants plus âgés de vous prévenir immédiatement s’ils voient quelque chose de dérangeant, et de leur apprendre à limiter leurs recherches pour ne trouver que ce qu’ils recherchent. Vous pouvez également réduire les risques que vos enfants voient involontairement du contenu violent en désactivant la fonction de lecture automatique sur des plateformes comme YouTube et en choisissant les versions adaptées à leur âge de sites de diffusion de vidéos comme YouTube et Netflix, mais ces mesures ne remplacent pas un engagement actif dans la vie médiatique de vos enfants.

Nos interactions dans les médias numériques peuvent avoir un réel impact sur les autres

Parce qu’ils sont réseautés et interactifs, les médias sociaux peuvent être non seulement un moyen de partager et de consommer de la violence dans les médias, mais aussi de commettre des actes de violence dans les relations. Près de la moitié des jeunes Canadiens déclarent avoir été victimes de cyberintimidation au cours des quatre dernières semaines[14], et un tiers de ceux qui en sont victimes souffrent de symptômes de dépression[15].

Parallèlement, les médias numériques nous permettent d’avoir un impact positif d’une manière qui était difficile ou impossible au moyen des médias traditionnels. Nous pouvons choisir d’intervenir lorsque nous sommes témoins de cyberintimidation et de répondre aux producteurs et organismes de réglementation lorsque nous voyons du contenu violent qui nous déplaît.

Les expériences avec les médias numériques sont façonnées par les outils que nous utilisons

Certaines des caractéristiques des plateformes des médias numériques peuvent nous inciter à nous engager davantage dans des agressions relationnelles. Le fait de ne pas être en mesure de voir les expressions faciales ou le langage corporel des gens, ou d’entendre le ton de leur voix, peut nous empêcher de ressentir de l’empathie envers les autres et, par conséquent, rendre les conflits plus probables[16].

De la même façon que les créateurs de médias ne sont pas toujours conscients des choix qu’ils font, ou des répercussions de ces choix, les personnes qui créent les outils en ligne que nous utilisons font également des choix qui influencent la manière dont nous les utilisons. Comme la plupart d’entre elles sont des hommes hétérosexuels blancs cisgenres, ils n’accordent pas une grande priorité à la prévention ou à la réponse face à l’intimidation ou au harcèlement en ligne. Ainsi, les utilisateurs seront plus susceptibles de se livrer à la cyberintimidation et les victimes auront plus de difficulté à composer avec la situation : les possibilités d’une plateforme (ce que vous pouvez faire) et ses défauts (ce que vous êtes censé faire) envoient un puissant message qui peut influencer le fait que vous considériez la violence relationnelle comme acceptable ou non. Les mêmes algorithmes qui diffusent ou recommandent du contenu violent peuvent aussi nous montrer de manière sélective des informations qui renforcent des opinions inexactes sur la violence et la criminalité. Des fonctionnalités comme les votes positifs, les mentions « j’aime » et les partages de gazouillis peuvent encourager les utilisateurs à s’engager dans des agressions relationnelles afin d’attirer l’attention et de susciter l’intérêt à l’égard de ce qu’ils publient[17], alors que les médias interactifs influencent la manière dont nous les utilisons, tant par ce qui est possible que par ce qui est attendu. (Par exemple, les joueurs d’un jeu vidéo peuvent-ils résoudre leurs problèmes uniquement par la violence, ou peuvent-ils faire autre chose que tirer[18]?)

Si les enfants grandissent dans une culture saturée par les médias – ce qui est le cas –, l’éducation aux médias peut les aider à exprimer leurs attitudes et leurs sentiments à l’égard de la violence, dans la vraie vie comme à l’écran. Elle peut aussi enseigner aux jeunes à faire entendre leur voix et à jouer un rôle actif en tant que consommateurs de médias pour parler à l’industrie du divertissement et présenter leurs opinions dans les forums publics. Internet a ouvert d’importantes avenues permettant d’atteindre les producteurs et de partager des points de vue.

 

[1] Collier, K. M., Coyne, S. M., Rasmussen, E. E., Hawkins, A. J., Padilla-Walker, L. M., Erickson, S. E., & Memmott-Elison, M. K. (2016). Does parental mediation of media influence child outcomes? A meta-analysis on media time, aggression, substance use, and sexual behavior. Developmental psychology, 52(5), 798.

[2] American Academy of Pediatrics. « ‹Good guys› in superhero films more violent than villains. » ScienceDaily. ScienceDaily, 2 novembre 2018. <www.sciencedaily.com/releases/2018/11/181102083446.htm>. [traduction]

[3] McGinn, D. (2017) « How to talk to kids about violence in the news. » The Globe and Mail.

[4] Gotz., M., & Lemish D. (2019) What scared you as a child? Center for Scholars & Storytellers. Consulté sur le site https://www.scholarsandstorytellers.com/story-insights-blogs/2019/1/12/what-scared-you-as-a-child

[5] Ward, L. M., & Carlson, C. (2013). Modeling meanness: Associations between reality TV consumption, perceived realism, and adolescents› social aggression. Media Psychology, 16(4), 371-389.

[6] Strasburger, V. C., & Wilson, B. J. (2014). Television violence: Sixty years of research. Media violence and children: A complete guide for parents and professionals, 135-177.

[7] Bowman, N. D., Ahn, S. J., & Mercer Kollar, L. M. (2020). The paradox of interactive media: The potential for video games and virtual reality as tools for violence prevention. Front. Commun. 5: 580965. doi: 10.3389/fcomm.

[8] Rieman, A. (2020) « Why Cops and Soldiers Love the Punisher. » Vulture. Consulté sur le site https://www.vulture.com/article/marvel-punisher-police-cops-military-fandom.html

[9] Miller E, Culyba AJ, Paglisotti T, Massof M, Gao Q, Ports KA, Kato-Wallace J, Pulerwitz J, Espelage DL, Abebe KZ, Jones KA. Male Adolescents› Gender Attitudes and Violence: Implications for Youth Violence Prevention. Am J Prev Med. 2020 Mar;58(3):396-406. doi: 10.1016/j.amepre.2019.10.009. Epub 2019 Dec 27. PMID: 31889621; PMCID: PMC7039734.

[10] Russo, C. E. (2014). The insidious sitcom: features of tween TV that increase tolerance of verbal insults (Doctoral dissertation).

[11] Linnemann, T., Wall, T., & Green, E. (2014). The walking dead and killing state: Zombification and the normalization of police violence. Theoretical Criminology, 18(4), 506-527.

[12] Freelon, D., McIlwain, C., & Clark, M. (2018). Quantifying the power and consequences of social media protest. New Media & Society, 20(3), 990-1011.

[13] Abdelmahmoud, E. (2021) The Pro-Trump Mob Was Doing It For The ‘Gram. Buzzfeed. Consulté sur le site https://www.buzzfeednews.com/article/elaminabdelmahmoud/trump-mob-social-media-insurrection

[14] Craig, W., Johnson, M., & Li J. (2015) Les expériences de la cyberintimidation des jeunes Canadiens. HabiloMédias. Consulté sur le site https://habilomedias.ca/sites/default/files/publication-report/full/experiences-cyberintimidation-jeunes-canadiens.pdf

[15] Kessel Schneider, Shari, Lydia O’Donnell, Ann Stueve, and Robert W. S. Coulter « Cyberbullying, School Bullying, and Psychological Distress: A Regional Census of High School Students, » American Journal of Public Health (January 2012) 102:1, 171-177.  

[16] Voggeser, B. J., Singh, R. K., & Göritz, A. S. (2018). Self-control in online discussions: Disinhibited online behavior as a failure to recognize social cues. Frontiers in psychology, 8, 2372.

[17] Christin, A., & Lewis, R. (2021). The Drama of Metrics: Status, Spectacle, and Resistance Among YouTube Drama Creators. Social Media+ Society, 7(1), 2056305121999660.

[18] Hart, D. Quoted in Maher, J. System Shock. (2021) The Digital Antiquarian. Consulté sur le site https://www.filfre.net/2021/03/system-shock/