Image corporelle – Retouche photo

La retouche photo, jadis l’apanage de quelques artistes adeptes de l’aérographe, est aujourd’hui pratique courante dans l’industrie de la mode, de la publicité et de l’édition depuis l’apparition du logiciel de retouche photo par ordinateur Photoshop.

(Lancé sur le marché en 1990, ce logiciel est devenu si populaire que les américains ont inventé le mot photoshopping pour remplacer l’expression « retoucher une photo »). Depuis, cette pratique se veut presque universelle. On retouche les photos des hommes comme des femmes [1] : dans un seul numéro du magazine Vogue, on a répertorié 144 photos retouchées y compris celle de la page couverture [2]. Les logiciels de retouche photo sont devenus si faciles d’emploi et d’accès que les jeunes les utilisent pour modifier leurs propres photos afin de paraître plus minces et prétendre avoir ce corps idéal correspondant aux critères de beauté que nous imposent les médias.

Cette pratique fort répandue soulève des inquiétudes. Les jeunes sont bombardés d’images corporelles aux mensurations aussi irréalistes qu’inatteignables – les modèles proposés sont dépourvus de clavicules, de hanches et de cage thoracique, ces parties du corps ayant été effacées à l’aide d’un logiciel pour mincir encore davantage ce corps invraisemblable [3]. Ainsi, même ceux et celles dont la silhouette correspond aux dictats de la beauté auront le sentiment d’échouer devant pareilles images. (Il s’agit d’une tactique de l’ère numérique qui s’inspire de la bonne vieille méthode, celle du « cerne autour du col » et qui consiste à éveiller chez le consommateur des émotions négatives et dont il n’avait nullement conscience.) [4] Dans certains cas, on a littéralement mis au rancart le corps de la femme en chair et en os  pour la remplacer par un corps fictif - rappelez-vous les annonces du détaillant H&M présentant un corps fabriqué de toutes pièces à l’ordinateur et sur lequel on avait juxtaposé, à tour de rôle, la tête de différents mannequins [5].

La retouche photo a aussi pour effet de restreindre au minimum la diversité des silhouettes présentées dans les médias et de nous réduire à ne chercher qu’un seul et même gabarit : même Keira Knightley, pourtant très mince, fut passée au « bistouri numérique » et s’est vue octroyer une poitrine « rebondie » sur les affiches publicitaires annonçant le film Le Roi Arthur [6]. Quant à la chanteuse Adele, il semble qu’on aurait retouché ses photos publiées dans le Vogue du mois de mars 2012, ce qui déclencha une véritable controverse parce que, par le passé, elle aurait déjà déclarée à peu près ceci: « Quand je regarde la page couverture d’un magazine ou une vidéo de musique, jamais je ne me dis que Pour réussir, je dois ressembler à cette image » [7]. La rédactrice en chef de Vogue déclarait pour sa part que dans son magazine, on ne retouche pas les photos des mannequins pour les faire paraître plus minces [8].

La retouche photo et la quête du corps idéal mais inatteignable ont des effets nocifs sur l’image de soi et l’estime de soi de nos jeunes. En 2011, l’association médicale américaine (AMA-American Medical Association) a mis en garde les gouvernements et l’industrie de l’image corporelle, insistant sur l’urgence de mettre un terme à la retouche photo des mannequins car « nous devons à tout prix cesser de présenter à nos enfants et nos ados vulnérables des publicités exhibant des silhouettes invraisemblables, qu’on ne peut obtenir que numériquement, à l’aide de logiciels de retouche photo [9]. »

Ce n’est un secret pour personne, nous savons que la plupart des silhouettes publiées dans les médias font l’objet de retouches numériques : une étude menée en 2011 révèle que 84 p. cent des jeunes femmes d’Angleterre connaissent le principe de la retouche photo et l’usage qu’on en fait et toutes sont d’avis qu’il est inacceptable d’y avoir recours pour modifier la silhouette des mannequins [10]. On a beau savoir que les images ont été manipulées, l’effet demeure et c’est bien dommage. Comme le dit si bien la docteure Kim Bissell, fondatrice du Child Media Lab de l’Université de l’Alabama : « Nous savons que ces photos ont été retouchées mais nous voulons quand même leur ressembler » [11]. C’est un fait, les jeunes filles utilisent souvent un logiciel de retouche photo pour modifier leurs photos personnelles. Dans son ouvrage Who Do They Think They Are? Teenage Girls & Their Avatars in Spaces of Social Online Communication, Connie Morrison affirme que « les filles savent que les images vues dans les magazines et à la télévision ont été retouchées et il semble que, sachant cela, elles auront tout de même le sentiment de pouvoir (ou de devoir) poursuivre cette quête pendant un certain temps. » Une jeune fille, interrogée par Morrison, l’exprimait en ces mots « Je me sens mieux…quand j’affiche dans mon profil une photo de moi où je suis » jolie » et parfaite même si je sais, au fond, que c’est faux » [12].

 

 


 

[1] «The Complicated Art of Airbrushing Abdominals.» Jezebel, 7 octobre 2010. <http://jezebel.com/5658169/the-complicated-art-of-creating-abdominals?tag=photoshopofhorrors>
[2] Collins, Lauren. “Pixel Perfect.” The New Yorker, 12 mai 2008.
[3] «May Vogue Visits The Future And The Future Is Missing A Clavicle.» Jezebel, 6 mai 2008. <http://jezebel.com/387701/may-vogue-visits-the-future-and-the-future-is-missing-a-clavicle>
[4] Copeland, Libby. «How advertisers create body anxieties women didn’t know they had and then sell them the solution.» Slate, 14 avril 2011.
[5] Caulfield, Philip. “H&M uses virtual models for new lingerie bikini ads.” The New York Times, 6 décembre 2011.
[6] Caplin, Steve. “When Photoshop can get you in trouble.” The Guardian, 12 février 2010.
[7] Anderson, Karen. “Adele’s Vogue Magazine Cover Causing Controversy.” CBS Boston, 14 février 2012.
[8] “Anna Wintour: Vogue Doesn’t Photoshop Girls To Make Them Look Thinner.” Huffington Post, 25 mai 2010.
[9] “AMA Adopts New Policies at Annual Meeting” (communiqué de presse). American Medical Association, 21 juin 2011.
[10] Anderssen, Erin. “Defining shape in an airbrushed world.” The Globe and Mail, 2 mars 2012.
[11] Stalnaker, Deidre. “On the Cover, In the Mirror.” Research Magazine, 21 janvier 2010.
[12] Morrison, Connie. Who Do They Think They Are? Teenage Girls & Their Avatars in Spaces of Social Online Communication. Peter Lang Publishing, New York. 2010.