Distinguer la réalité de la fiction

Les changements dans la façon de consommer (et de produire) des actualités font en sorte qu’il est plus difficile de vérifier l’exactitude d’une nouvelle donnée, et facilitent la propagation de renseignements erronés, intentionnellement ou non. 

Bien que bon nombre de Canadiens, surtout les jeunes, entendent d’abord parler de l’actualité sur les médias sociaux, des recherches ont démontré que les vidéos des organes d’information sont rarement visionnées, laissant un vide que la désinformation (ou la désinformation intentionnelle) peut combler[1]. Et si les gens surestiment souvent la fréquence de la désinformation dans les actualités, cette perception peut également réduire la confiance dans les sources d’information fiables[2].

Trois types de nouvelles doivent être examinés attentivement :

  1. le contenu non réservé aux nouvelles, comme les publicités et les articles d’opinion, qui ressemble à des nouvelles;
  2. les nouvelles entièrement fausses, dont les satires et les histoires fausses qui prétendent être vraies;
  3. les nouvelles véritables qui sont considérablement compromises par le parti pris de la source.

Les recherches indiquent que la plupart des gens jugent une source de nouvelles en partie selon sa ressemblance à une nouvelle[3]. Il peut alors être difficile de faire la différence entre une véritable nouvelle et une « publicité indigène » ou du « contenu commandité » qui imite la forme des nouvelles : une étude a dévoilé que 82 % des élèves étaient en mesure de faire la différence entre une vraie nouvelle et une publicité adoptant un format similaire sur le même site Web[4]. Il faut aussi tenir compte de la ligne de plus en plus floue entre la nouvelle et l’opinion et la difficulté de faire une différence entre les deux, surtout dans des contextes virtuels : bien que les articles d’opinion dans les journaux imprimés soient généralement distincts des actualités, les recherches démontrent que moins de la moitié des organes de presse ne fournissent aucune mise en garde quant aux articles en ligne pour aider les lecteurs à déterminer s’ils lisent une nouvelle ou une opinion[5].

Le deuxième type de nouvelles, soit les nouvelles entièrement fausses diffusées par des sources peu fiables ou fictives, peut avoir un impact considérable de trois façons :

  • lorsque l’information rejoint les consommateurs de nouvelles qui n’ont pas les connaissances générales nécessaires pour faire la différence entre le (vrai) Boston Globe et le (faux) Boston Tribune[6], surtout maintenant qu’il est relativement facile de créer un site Web d’allure professionnelle;
  • lorsque l’information rejoint des personnes qui sont susceptibles d’adopter un raisonnement motivé, c’est-à-dire l’habitude mentale de procéder à l’envers à partir de ce qu’elles croient être leur jugement de la crédibilité d’une source, laquelle est associée à l’adoption de croyances fortement polarisées sur le sujet[7]
  • lorsque des nouvelles fausses ou considérablement déformées passent de sources peu fiables aux sources de nouvelles légitimes. La distinction floue entre les faits et les opinions décrite ci‑dessus, en plus de l’adaptation du contenu des nouvelles pour des publics plus restreints, peut rendre les sources d’information vulnérables à leur propre forme de raisonnement motivé dans le cadre duquel elles sont davantage disposées à accorder le bénéfice du doute aux récits qui s’harmonisent avec leurs partis pris ou opinions politiques (ou ceux de leurs lecteurs ou téléspectateurs)[8].

Ce troisième type de nouvelles pourrait avoir le plus grand impact puisque, bien que les nouvelles entièrement fausses soient les plus évidentes, nous avons presque tous un ami ou un parent qui a partagé une histoire provenant du site The Onion ou The Beaverton sans réaliser qu’il s’agissait d’une satire, ou encore qui a vu des histoires inventées circuler pendant une élection, et c’est souvent lorsqu’elles se propagent jusqu’à une source légitime mais compromise qu’elles atteignent les consommateurs de nouvelles.

Pour déterminer si un média d’information mérite notre attention, il faut recourir à la lecture d’accompagnement pour faire des recherches à son sujet. Cela signifie chercher les mêmes marqueurs de fiabilité qui découlent des normes journalistiques : des connaissances ou une expertise, un processus de vérification et de correction de l’information, ainsi qu’une motivation à fournir des informations exactes.

Pour réponde aux deux premières questions, on peut chercher des preuves de fiabilité autres que les simples affirmations de la source sur sa propre fiabilité. De nombreuses sources d’information disposent d’une page Wikipédia qui offre un aperçu de leur crédibilité. À défaut, on peut rechercher le nom du média en excluant son propre site à l’aide du signe moins :

search with minus sign

Certains journalistes indépendants, comme Marisa Kabas, ont révélé de grandes affaires et vu leur travail repris par de grands médias. D’autres, comme Bisan Owda, ont même remporté des prix de journalisme tels qu’un Emmy ou un Peabody. (Évidemment, il existe une multitude de prix, et vos élèves ne connaîtront sans doute pas la valeur du prix Peabody; rappelez-leur donc de prendre le temps de se renseigner sur un prix avant de supposer qu’il est significatif.)

Examiner leurs antécédents peut aussi vouloir dire regarder depuis combien de temps un média publie ou depuis combien de temps un compte est actif. S’ils affirment publier des photos ou vidéos originales, vérifiez pourquoi ils auraient pu y avoir accès et si ce qu’ils publient est cohérent dans le temps. (Partager du contenu soi-disant de première main provenant de nombreux endroits différents est un signal d’alerte majeur.)

Les principaux signes indiquant qu’un organe de presse a la motivation de vous fournir des informations exacte sont les suivants :

  • le site fait preuve d’un souci d’exactitude. Bien que chaque organe de presse puisse parfois faire des erreurs, les erreurs fréquentes peuvent laisser supposer que l’exactitude n’est pas une grande priorité pour lui; (Esquiver la question en rapportant des nouvelles inexactes propagées par d’autres organes fait également partie de cette catégorie.)
    • Il peut être utile de consulter la page d’accueil ou principale d’un média, ainsi que les pages d’opinion, pour avoir une idée de la proposition de valeur qu’il offre à son public : vous propose-t-il des informations exactes, divertissantes ou qui renforcent votre identité et vos croyances[9]?
  • le site se rétracte et corrige les erreurs. Fait tout aussi important, lorsqu’un organe de presse fait une erreur, il devrait être honnête à cet égard et la corriger;
  • le site suit une nouvelle, qu’elle appuie ou non elle les positions ou partis pris politiques. Les nouvelles et les éditoriaux (dans lesquels le conseil éditorial publie une opinion ou une analyse) devraient être distincts : le fait de ne pas couvrir les nouvelles qui sont en contradiction avec sa position ou de se concentrer davantage sur les nouvelles qui les appuient démontre que les partis pris influencent la couverture de l’actualité;
  • le site cherche et présente des opinions différentes. Les organes de presse ne sont pas obligés d’accentuer la haine, le harcèlement ou la pseudo-science, mais en général, ils devraient s’assurer que tous les aspects d’une question sont représentés[10].

Cette question peut être un peu plus délicate lorsqu’il s’agit de journalistes indépendants, parce qu’une grande partie de leur attrait réside justement dans le fait qu’ils ne sont pas objectifs, donnant ainsi au public accès à des voix et des points de vue qui, autrement, ne seraient pas entendus. À la place, il faut apprendre aux élèves à chercher la transparence sur le point de vue d’un journaliste indépendant. Bisan Owda, par exemple, a clairement indiqué que son objectif est de documenter la vie et les expériences des habitants de la bande de Gaza, en commençant chacune de ses vidéos par une formule du type « Ici Bisan, en direct de Gaza, et je suis encore en vie. » 

Les médias d’information traditionnels  peuvent prendre des mesures afin d’être davantage transparents dans le cadre de leur couverture de l’actualité :

  • reconnaître ouvertement leurs points de vue et leurs possibles partis pris, et inclure non seulement les faits connus d’une histoire, mais aussi ceux qui ne le sont pas, afin d’aider les consommateurs à faire la différence entre les lacunes véritables et les éléments qui ont été délibérément mis de côté;
  • faire un lien avec les sources originales, dans la mesure du possible, comme les transcriptions et les bases de données, afin que les consommateurs puissent vérifier l’exactitude des renseignements qui sont présentés[11].
  • Certains organes de presse publient leurs normes éditoriales ou leur code de conduite, vous permettant ainsi de connaître les mesures qu’ils prennent pour s’assurer de l’exactitude de ce qu’ils rapportent. Par exemple, le Globe and Mail publie son code de conduite éditorial sur son site Web, ainsi qu’une rubrique régulière rédigée par sa rédactrice en chef chargée des normes qui explique des sujets comme sa politique de correction et les raisons pour lesquelles il choisit des phrases ou des mots différents lorsqu’il couvre des questions particulières.

Une fois que vous avez utilisé les conseils de lecture d’accompagnement Faux que ça cesse de HabiloMédias pour vérifier qu’une source mérite votre attention, consultez notre section sur les actualités pour apprendre à lire entre les lignes.

 


 

 

[1] Hagar, N., & Diakopoulos, N. (2023). Algorithmic indifference: The dearth of news recommendations on TikTok. New Media & Society, 14614448231192964.

[2] van der Meer, T. G., & Hameleers, M. (2024). Perceptions of misinformation salience: a cross-country comparison of estimations of misinformation prevalence and third-person perceptions. Information, Communication & Society, 1-22.

[3] Chakradhar, S. (2022) People mistrustful of news make snap judgments to size up outlets. Nieman Lab.

[4] Wineburg, Sam, Sarah McGrew, Joel Breakstone and Teresa Ortega. (2016). Evaluating Information: The Cornerstone of Civic Online Reasoning. Stanford Digital Repository.

[5] Iannucci, Rebecca. « News or Opinion? Online, It’s Hard to Tell. » Poynter.org, 16 aout 2017.

[6] Stecula, Dominik. « The Real Consequences of Fake News. » The Conversation Canada, 27 juillet 2017.

[7] Kahan, Dan. « What is Motivated Reasoning and How Does it Work? » Science and Religion Today, 4 mai 2011.

[8] Rimer, Sara. « Fake News Influences Real News. » BU Today, June 22 2017.

[9] Hopkins, D. J., Lelkes, Y., & Wolken, S. (2024). The rise of and demand for identity‐oriented media coverage. American Journal of Political Science.

[10] Schudson, Michael. « Here’s What Non-Fake News Looks Like. » Columbia Journal Review, 23 février 2017.

[11] Rosen, Jay. « Show Your Work: The New Terms for Trust in Journalism. » PressThink, 31 décembre 2017.