Représentations courantes des autochtones

Cent ans de westerns et de documentaires ont formé l’idée que le public se fait des autochtones, du vieux sage (Little Big Man) à l’ivrogne (Tom Sawyer), du fidèle sous-fifre (Le pacte des loups, The Lone Ranger) à la princesse indienne (Pocahontas). Autant d’images qui se sont imprimées de manière indélébile dans la conscience des Nord-Américains.

La version hollywoodienne de la « Conquête de l’Ouest » s’est longtemps appuyée exclusivement sur le thème de féroces tribus indiennes qu’il fallait asservir ou anéantir. «En outre, dit le dramaturge Drew Hayden Taylor, de la nation Ojibwa, « les vrais » Indiens » ont été très longtemps absents des plateaux de tournage. Leurs rôles étaient tenus par des Italiens ou des Espagnols à la peau assez basanée pour ne pas avoir besoin de maquillage ». D’ailleurs, il y a quelques années, c’est à l’acteur philippin Lou Diamond Philips que l’on a demandé d’incarner un Inuit dans le film Agaguk.

Cette représentation de personnages autochtones, dépeints tantôt comme primitifs, violents et sournois, tantôt comme passifs et soumis, s’est répandue dans les émissions télévisuelles et dans la production littéraire, que ce soit dans les romans ou les bandes dessinées. Elle est devenue le confortable canevas de référence de la plupart des Occidentaux chaque fois qu’il était question de peuples autochtones, alors même que très peu d’entre eux avaient l’occasion d’en rencontrer dans la réalité. Même si les anciens westerns se déroulaient rarement au Canada, les stéréotypes qu’ils ont véhiculés ont traversé les frontières.

« Il faudra attendre la seconde moitié du XXe siècle avant que les producteurs de cinéma en viennent à l’idée qu’il existait toujours des communautés autochtones et qu’elles pouvaient mener des vies intéressantes, dit Drew Hayden Taylor. Ce n’est qu’alors que des films comme Pow Wow Highway, Dance Me Outside ou Phoenix, Arizona ont commencé à dresser un portrait nouveau et contemporain des autochtones, même si ce portrait restait encore romancé. » Au Québec, c’est sans doute le cinéaste et documentariste Arthur Lamothe qui a joué le rôle de pionnier en réalisant de 1973 à 1983 La chronique des Indiens du Nord-Est et du Québec, une série de 13 documentaires dans laquelle il donnait la parole aux autochtones. Sa carrière, par la suite, est émaillée de nombreux films et projets ayant pour objectif de documenter la vie quotidienne et les luttes des Premières Nations, plus particulièrement des Innus.

Dans les années 1980 et 1990, la Société Radio-Canada a fourni un réel effort pour améliorer l’image qu’elle donnait des autochtones dans ses séries télévisées. Dans Spirit Bay, Sur la côte du Pacifique, Au nord du 60e et The Rez, des membres des Premières Nations interprètent des personnages inspirés de la vie réelle de leurs communautés qui ont un vrai métier et vivent dans un endroit précis. Au nord du 60e et Sur la côte du Pacifique ont attiré un public nombreux, aussi bien autochtone que non-autochtone. À partir des années 2000 et avec le développement de la consultation des nouvelles sur Internet, Radio-Canada a consacré des dossiers spéciaux abordant différents thèmes sur les peuples autochtones : les pensionnats indiens, les jeunes autochtones ou les revendications territoriales font partie de ces capsules.

Aux États-Unis, la télévision a été plus lente à répondre à la critique. Sauf dans les nouvelles et les documentaires, les visages autochtones étaient presque entièrement absents du petit écran et, jusqu’à tout récemment, presque rien n’avait été fait pour améliorer la situation. À la fin des années 1990, l’American Indian Registry for the Performing Arts in Los Angeles a publié un annuaire de comédiens professionnels d’origine amérindienne et, en 2001, après avoir reconnu que « les Amérindiens étaient pratiquement invisibles à la télévision », CBS et NBC ont organisé des spectacles promotionnels dans les grandes villes américaines pour enrichir leurs répertoires de comédiens amérindiens.

De la fausse représentation, d’une manière ou d’une autre

L’avènement du « politiquement correct » et des efforts véritablement sincères ont contrebalancé certaines formes ouvertes ou subtiles de racisme à la télévision et au cinéma, mais beaucoup de traces demeurent des anciens stéréotypes. Voici les pièges les plus courants.

Visions romancées

La princesse indienne, le grand guerrier et le bon sauvage ont fait rêver des générations de non-autochtones.

La princesse indienne
C’est une jeune beauté qui, gagnée aux valeurs de l’Homme blanc, abandonne généralement son groupe pour épouser le héros et l’aider à civiliser ses frères encore sauvages. « C’est un concept purement européen, écrit Joseph Riverwind, un Américain d’origine amérindienne. La notion de royauté est étrangère à nos communautés. Nous n’avons ni rois, ni reines, ni princesses. » Gail Guthrie Valaskakis, ancienne directrice de recherche à la fondation autochtone de Guérison du Canada, le confirmait. En 2000, elle a organisé, en collaboration avec Marilyn Burgess, une exposition intitulée Indian Princesses and Cowgirls – Stereotypes from the Frontier, qui retrace les multiples utilisations du mythe de la princesse indienne aussi bien dans des peintures romantiques évoquant un « Nouveau Monde à la beauté exotique et dangereuse » que sur de banales étiquettes de conserves de fruits ou de boîtes de cigares. Ces figures féminines, disait Gail Valaskakis, ne ressemblent en rien aux femmes « fortes, compétentes, au discours articulé » avec lesquelles j’ai grandi sur une réserve du Wisconsin. Ces propos sont cependant à nuancer puisque certains événements culturels autochtones comme les pow-wow tendent à valoriser cette image de la princesse. Ainsi, des jeunes femmes sont élues princesses du pow-wow en raison de leur attachement aux valeurs traditionnelles de respect, de partage et de solidarité. Cette image de la princesse ne renvoie pas à une vision romancée et stéréotypée, mais bien à une volonté d’inverser une tendance : le modèle de la jeunesse a été pendant longtemps celui de la destruction de soi, du vandalisme et de la consommation de drogues et d’alcool. Aujourd’hui, les modèles ont changé : on honore quelqu’un pour sa réussite, ses succès et son engagement dans la défense des valeurs de son groupe.

Le grand guerrier
Effrayant de férocité, menace pour la société civilisée, le grand guerrier indien est probablement un des stéréotypes les plus largement utilisés dans l’histoire du cinéma. Quand, torse nu, il brandit sa lance, il incarne la quintessence d’une sauvagerie bouillonnante de rage, le symbole des terribles obstacles que les « civilisateurs » de l’Ouest doivent courageusement surmonter. On en retrouve plus récemment une nouvelle incarnation, romantique et érotisée, celle du guerrier fort et silencieux, « vêtu du strict minimum et à la recherche d’une femme blanche à ravir », comme le fait remarquer le journaliste Paul Gessell. Un exemple récent de ce phénomène est personnifié dans le personnage Jacob Black du saga littéraire et filmique Twilight. Jacob est un membre des Quileute qui, en tant que loup-garou, représente le stéréotype du grand guerrier de manière littérale.

L’image du grand guerrier apparaît sous de multiples formes et dans les endroits les plus surprenants. Dans son exposition de photos intitulée Scouting For Indians, 1992-2000, Jeff Thomas, de la Réserve des six nations, en Ontario, dévoile ces guerriers indiens retrouvés aussi bien sur des statues et monuments historiques que sur les armoiries de banques et d’immeubles à bureaux d’Ottawa ou sur la couverture de livres récents. Le but de Jeff Thomas était de mettre en évidence par ses photos « la diabolisation et l’érotisation » souvent inconscientes des Indiens. Au Québec, c’est le Mohawk Flynt Eagle qui a joué dans plusieurs productions cinématographiques récentes qui cristallise cette image de guerrier.

Le bon sauvage
Le désir de réparer les torts passés a contribué à populariser un autre vieux stéréotype romantique, le mythe du bon sauvage. Hissé sur un piédestal d’impossible bonté, inatteignable par une société blanche irrémédiablement contaminée, le bon sauvage, généralement en étroite communication spirituelle avec la terre, qualifié par l’universitaire américain Rennard Strickland de « premier écologiste », flotte dans un nuage de mysticisme et n’attache aucune valeur aux possessions matérielles. Ce vernis romantique n’épargne même pas le très populaire Cœur de tonnerre. « À en croire ce film, dit Gary Farmer, un acteur canadien de la nation Cayuga, il suffit de réunir une demi-douzaine d’autochtones dans une pièce pour obtenir aussitôt une prophétie ou une vision. »

Déformations historiques

Gary Farmer cite le film canadien à succès Robe noire, qui raconte la quête d’un missionnaire jésuite parti sauver l’âme des Hurons (que l’on appelle aujourd’hui Hurons-Wendats), comme un exemple typique de ces reconstitutions historiques vues sous l’angle des Blancs qui irritent particulièrement les autochtones. « Robe noire, dit-il, omet un élément clé. Il ne fait jamais mention des cinq siècles de paix entre les six nations de la Confédération iroquoise. Les Hurons étaient les premiers à considérer la dévastation provoquée par l’alcool des Blancs comme une décadence qu’il fallait extirper radicalement. Et les Iroquois ont averti ceux d’entre eux encore épargnés par le fléau de partir avant qu’ils viennent nettoyer la place. » D’après Gary Farmer, cet aspect de la question n’a jamais été expliqué et la véritable histoire de ce conflit pourtant classique entre peuples autochtones et non-autochtones n’a ainsi jamais été abordée.

  • Les producteurs de films et de séries télévisées ne se gênent pas pour prendre des libertés avec l’histoire lorsque certains détails risquent de gâcher leur scénario. Et c’est particulièrement vrai de leur représentation de la vie autochtone, où ils se sont octroyé tous les droits dans la description des mœurs, costumes, mode de vie, croyances spirituelles et cérémonies. Cette vision réductrice du patrimoine et de la diversité culturelle, dont le public est généralement inconscient, est considérée par les critiques à la fois comme le symptôme du problème (le manque de sérieux accordé à la culture autochtone) et l’occasion de perpétuer des stéréotypes particulièrement graves.
  • D’après le critique Ward Churchill, ce qu’on peut voir dans bien des films « correspond approximativement au résultat qu’obtiendrait un réalisateur qui habillerait un prêtre catholique du costume d’un pasteur protestant et le coifferait de la calotte d’un rabbin pour lui faire dire la messe devant le pentagone d’un culte satanique, sous prétexte que ces symboles matériels tirés de diverses croyances spirituelles augmentent l’intérêt visuel ».

Stéréotypes par omission

La plupart des films où apparaissent des autochtones se passent durant une période d’une cinquantaine d’années, à cheval sur la moitié du XIXe siècle. Où étaient les Premières Nations avant l’arrivée de l’Homme blanc ? Où sont-elles maintenant ? Apparemment, elles n’ont pas survécu au passage à l’ère moderne.

Dans Stereotyping Indians by Omission, on nous fait remarquer que les Indiens sont « le seul peuple à être représenté beaucoup plus souvent dans des films historiques que contemporains ». « Comment expliquer, continue-t-il, que malgré l’importante communauté autochtone de Chicago on ne voie jamais un seul Indien recevoir des soins dans la série Urgences ? Et où sont passées les infirmières autochtones, une profession pourtant particulièrement populaire chez les femmes indiennes ? »

D’ailleurs, le stéréotype par omission le plus flagrant dans les films et les séries télévisées concerne les femmes autochtones. Elles n’y sont que rarement présentes et, quand elles le sont, c’est sous l’aspect de « sauvages sexuelles » impossibles à dompter, qui doivent donc être dégradées avant d’être conquises. L’Office national du film du Canada s’est attaqué, en 1986, à cette amnésie culturelle en produisant une mini-série en quatre épisodes intitulée Daughters of the Country, dont le but était de « rouvrir les livres d’histoire » et de raconter l’évolution du peuple métis à travers la vie de quatre femmes à la forte personnalité. Malgré ces efforts, le femmes autochtones continuent d’être sous-représentées dans les médias.

Personnages sans épaisseur

L’aspect peut-être le plus destructeur de la représentation des autochtones au cinéma et à la télévision vient du manque de caractère et de personnalité des personnages qu’ils incarnent. Il s’agit la plupart du temps de rôles de soutien ou de figuration qui ont rarement l’occasion de parler ou d’exprimer une véritable personnalité. Et le peu qu’ils en révèlent n’existe que dans le contexte de leur interaction avec les Blancs. Les autochtones sont rarement représentés comme ayant des forces et des faiblesses individuelles ou montrés en train d’agir en fonction de leurs valeurs et jugements personnels.

Il n’est également jamais permis aux autochtones de raconter leur propre histoire. La plupart des intrigues sont racontées du point de vue des Blancs, des Européens. Une technique couramment employée par Hollywood pour rattacher des valeurs européennes à une histoire autochtone est d’y insérer un personnage blanc qui fait office de narrateur (Danse avec les loups, Cœur de tonnerre). Sous prétexte d’accorder un traitement favorable à l’autochtone, on le prive de sa voix.

Le problème sous-jacent

De nombreux universitaires soutiennent que la façon dont Hollywood représente les autochtones repose sur des raisons beaucoup plus profondes que le simple désir d’attirer un maximum d’auditoire.

Dans American Indians: Goodbye Tonto, J. R. Edwards affirme que les autochtones ont rempli la mission qui leur était assignée dans la société américaine, que « la résistance indienne a servi à nourrir les mythes de gloire et de conquête, de droit divin de l’Amérique à la conquête ». Et il existe encore une école de pensée pour qui les stéréotypes de l’Indien et du « Far West » doivent être préservés dans la société moderne. « Des gens ont avantage à ce que les Américains continuent d’ignorer… ce que les Américains d’origine européenne leur ont fait », écrit Wendy Rose dans un article pour le New Yorker, intitulé « Who Gets to Tell Their Stories ? »

Ward Churchill est lui aussi persuadé que les mythes et stéréotypes élaborés autour des autochtones ne sont pas dus au hasard. Selon lui, ils servent à justifier l’élimination des tribus indiennes et de leurs cultures par une société plus « avancée » au nom du progrès et exigent par là même l’effacement des réalisations et de l’humanité même des vaincus : « La déshumanisation, la destruction ou l’appropriation de l’identité de l’autre, la subordination politique et la colonisation sur le plan matériel font partie intégrante du processus commun impérialiste. La signification des stéréotypes hollywoodiens de l’Amérindien ne peut se comprendre pleinement que dans un tel contexte. »

Robert Harding est professeur de travail social et de services à la personne à la University of the Fraser Valley en Colombie-Britannique, au Canada, et un spécialiste des questions touchant aux autochtones et aux médias. Il a présenté ses conclusions sur la manière parfois controversée dont les autochtones sont traités dans les médias canadiens. Dans une conférence intitulée « Analyse comparative de la couverture des questions relatives aux autochtones canadiens dans les grands journaux et dans la presse autochtone », M. Harding a présenté les résultats de travaux de recherche effectués entre 1996 et 2002 sur les Stó:lo, une communauté des Premières Nations qui habite le littoral du Pacifique canadien, près de la frontière américaine. Il a analysé 90 articles d’information publiés dans certains journaux canadiens, soit The Vancouver Sun, The Province et The Globe and Mail. Pour cette recherche, deux questions ont été adressées : Comment les médias présentent-ils les autochtones ? Quels sont les thèmes récurrents de la couverture des autochtones dans les médias ?

Les recherches démontrent que les autochtones sont le plus souvent présentés comme de nobles écologistes, des guerriers importuns ou des victimes politiques. Pour réfuter ces idées fausses, il suggère notamment de diffuser davantage d’information sur la réalité autochtone, d’améliorer la formation des communicateurs, d’impliquer les autochtones dans les processus de changement et d’utiliser les médias internationaux pour influer sur les affaires locales. Devant l’Association des journalistes, le professeur Harding a présenté aux journalistes costaricains une analyse raffinée des peuples autochtones du Canada ainsi que ses conclusions sur la façon dont ils sont traités dans les médias canadiens. Son analyse de l’expérience canadienne a servi de mise en garde contre la présentation stéréotypée des peuples autochtones par les médias des autres pays.

Mais c’est sans aucun doute le cinéaste cri Neil Diamond qui pose le regard le plus perspicace, sur la relation entre Hollywood et les autochtones. Son documentaire Hollywood et les Indiens (2010) a gagné plusieurs prix en s’attaquant aux représentations des autochtones dans les films d’Hollywood. Par l’entremise de nombreuses entrevues avec des réalisateurs tels que Clint Eastwood et des extraits de films tous pertinents, Neil Diamond nous entraîne sur les routes de l’Amérique, explore la façon dont le mythe de l› « Injun » a modelé notre compréhension et notre incompréhension des autochtones. Parmi les célébrités figurant dans Hollywood et les Indiens, mentionnons Robbie Robertson, musicien et compositeur de bandes sonores d’origine juive et mohawk (Raging Bull, Casino, Gangs of New York), l’acteur cherokee Wes Studi (Le dernier des Mohicans, Geronimo), les cinéastes Jim Jarmusch (Dead Man) et Chris Eyre (Phoenix, Arizona) et les acteurs autochtones acclamés Graham Greene (Danse avec les loups, Cœur de tonnerre) et Adam Beach (Phoenix, Arizona ; Mémoires de nos pères de Clint Eastwood). Neil Diamond s’est aussi rendu dans le Nord, à Igloolik, ville isolée du Nunavut comptant 1500 habitants, où il a interviewé Zacharias Kunuk, réalisateur du film Atanarjuat, la légende de l’homme rapide, lauréat de la Caméra d’or.

Trousse éducative – diversité et médias

La Trousse éducative – diversité et médias est une ensemble de ressources conçues pour les enseignants, les élèves, les corps policiers et le grand public ; on y aborde des sujets brûlant d’actualité comme la haine, les préjugés et les stéréotypes véhiculés dans nos médias et sur Internet. Ce programme comprend des tutoriels de perfectionnement professionnel, des leçons, des activités pédagogiques pour l’élève et des documents d’accompagnement.

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