Propagande haineuse sur Internet : Introduction

Dès son avènement, Internet a été salué comme un marché exceptionnellement libre d’idées pour devenir ensuite un moyen essentiel d’accéder à de l’information et à des services. Toutefois, en marge de ses nombreuses ressources précieuses, Internet offre également son lot de contenus offensants, dont des contenus haineux, qui tentent d’attiser l’opinion publique contre certains groupes et de dresser les gens les uns contre les autres.

L’une des caractéristiques déterminantes de l’ère numérique est que rien n’existe en vase clos : le contenu et les utilisateurs vont régulièrement d’une plateforme à l’autre. Alors que les différents espaces en ligne ont leurs propres communautés et normes sociales, sur les plus grandes plateformes comme Facebook et Twitter se trouvent de nombreuses communautés qui sont distinctes, mais qui se chevauchent aussi. En raison de ce chevauchement, ces normes sociales sont également influencées par d’autres plateformes.

Puisque le dix pour cent des membres les plus affirmés influencent fortement les normes d’une communauté[1], cette continuité entre les réseaux signifie que de petites groupes résolument engagées (comme les groupes haineux en ligne) peuvent avoir un effet important sur les valeurs véhiculées par des plateformes beaucoup plus grandes.

La plupart des définitions du terme « haine » mettent en évidence le fait que des groupes entiers de personnes sont considérés comme étant « les autres ». D’après l’organisme américain Teaching Tolerance, « les préjugés sont formés par un processus psychologique complexe qui commence par l’attachement à un cercle rapproché de connaissances, ou à un "groupe interne", comme une famille. Les préjugés visent souvent des "groupes externes" », c’est-à-dire des groupes qui ne sont pas inclus dans le « groupe interne » en raison de certaines caractéristiques communes[2].

Karim H. Karim, spécialiste canadien en communications, fait observer que « l’autre » est l’un des nombreux archétypes humains communs à toutes les cultures. Lorsque les gens transfèrent leurs craintes et leur haine sur « l’autre », le groupe ciblé est perçu comme un être inférieur. En niant l’humanité des victimes, il est beaucoup plus facile de justifier des actes de violence et de dénigrement[3]. Raymond A. Franklin, auteur de The Hate Directory, un premier catalogue de sites Web de propagande haineuse, définit les groupes haineux comme ceux qui « prônent la violence, la séparation, la diffamation, la tromperie ou l’hostilité à l’égard des autres sur la base de la race, de la religion, de l’origine ethnique, du sexe ou de l’orientation sexuelle »[4].

Bien qu’il soit difficile de déterminer avec précision le nombre de sites haineux sur Internet, ceux qui sont connus des organisations de lutte contre la propagande haineuse sont préoccupants. Le projet Digital Terrorism and Hate (terrorisme et haine en ligne) du Centre Simon Wiesenthal (CSW) suit l’évolution de sites Web haineux, de blogues, de pages de réseaux sociaux et de vidéos sur des sites de partage de vidéos comme YouTube, dans le but de cerner ces menaces. Rick Eaton du CSW explique pourquoi la technologie réseautée est un atout précieux pour les groupes haineux : « Il y a 25 ans, les recruteurs devaient se tenir au coin d’une rue et distribuer de la documentation, courtiser leurs connaissances et les autres dans l’espoir d’éveiller leur intérêt, passer leur temps au téléphone pour maintenir l’intérêt de leurs contacts et les amener à participer à des rassemblements, etc. Aujourd’hui, il est facile de publier des articles sur des blogues et dans les médias sociaux, d’envoyer des courriels de masse, de créer des forums de discussion. En plus de faciliter les communications, Internet donne depuis quelque temps aux extrémistes un sentiment de communauté, le sentiment que d’autres partagent aussi leurs convictions. » Il en a résulté une recrudescence de la haine en ligne : « Pendant de nombreuses années, nous pouvions suivre des douzaines, voire des centaines de sites. Maintenant, il est impossible de les trouver tous, encore moins de les suivre[5]. »

Il est évident que les Canadiens, et les jeunes Canadiens en particulier, sont exposés à des propos haineux en ligne. Un sondage réalisé en 2019 pour l’Association d’études canadiennes a révélé que 60 % des adultes canadiens avaient vu des propos haineux dans les médias sociaux[6]. L’étude de HabiloMédias intitulée Les jeunes Canadiens en ligne: repoussant la haine a révélé qu’une proportion à peu près équivalente de jeunes Canadiens avaient été témoins de préjugés  en ligne, alors qu’un peu moins de la moitié d’entre eux avait participé à de tels incidents[7]. Au Canada, c’est également chez les jeunes que l’on recense le plus grand nombre d’auteurs de crimes haineux hors ligne[8]. Étant donné la vulnérabilité de cette population, il est essentiel de les faire participer le plus tôt possible aux discussions sur la haine, et plus particulièrement aux discussions sur les cultures de la haine en ligne et le contenu haineux, afin qu’ils puissent les reconnaître et qu’ils soient habilités pour s’y opposer.

Cette section examine les moyens utilisés pour promouvoir diverses formes de haine sur Internet et les façons dont les jeunes peuvent être ciblés par des propos haineux ou exposés à la haine. Elle analyse la démarcation entre le discours haineux et la liberté d’expression, donne un aperçu des lois pertinentes et des codes de conduite volontaires de l’industrie, passe en revue les contextes dans lesquels la haine se produit et explore des solutions et des réponses. Des articles clés ainsi que les derniers rapports et sondages sur ces questions s’y trouvent également.

 


[1] Xie, J., Sreenivasan, S., Korniss, G., Zhang, W., Lim, C., et Szymanski, B. K. (2011). « Social consensus through the influence of committed minorities ». Physical Review E, 84(1). doi:10.1103/physreve.84.011130.
[2] Tolerance.org (2011). Test Yourself for Hidden Bias – Teaching Tolerance. Consulté le 17 avril 2019 sur le site http://www.tolerance.org/activity/test-yourself-hidden-bias. [traduction]
[3] Karim, K.H. (2003). Islamic Peril: Media and Global Violence (édition révisée). Montréal : Black Rose Books.
[4] Franklin, R. (2010). The Hate Directory. Consulté le 14 juillet 2011 sur le site http://www.hatedirectory.com/hatedir.pdf. [traduction]
[5] Phillips, R. (2016). « Who is Watching the Hate? Tracking Hate Groups Online and Beyond ». Independent Lens. Consulté le 17 avril 2019 sur le site
http://www.pbs.org/independentlens/blog/who-is-watching-the-hate-tracking-hate-groups-online-and-beyond/. [traduction]
[6] Scott, M. (27 janvier 2019). Most Canadians have seen hate speech on social media: Survey. Montreal Gazette. Consulté le 24 avril 2019 sur le site
https://montrealgazette.com/news/local-news/hate-speech-targets-muslims.
[7] Brisson-Boivin, K. (2019). « Les jeunes Canadiens en ligne : repoussant la haine». HabiloMédias. Ottawa.
[8] Leber, B. (2015). « Les crimes haineux déclarés par la police au Canada, 2015 ». Juristat. Statistique Canada. Consulté sur le site https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/85-002-x/2017001/article/14832-fra.htm.