Défis relatifs à la pensée éthique en ligne

Bien que nous considérions parfois le monde virtuel comme une « réalité virtuelle », les choses que nous y faisons peuvent avoir des conséquences réelles. Lorsque nous utilisons le même écran pour parler à nos amis et tuer des extraterrestres, ou lorsque nous ne pouvons pas voir les gens que nous blessons, volons ou copions, il est facile d’oublier que les actions que nous réalisons en ligne ont de l’importance.

Cette section examine certaines des raisons pour lesquelles les jeunes se comportent différemment en ligne et hors ligne et les stratégies pour les amener à voir le monde virtuel d'un point de vue éthique.

Jusqu'à présent, nous nous sommes concentrés sur les différentes raisons pour lesquelles les jeunes font habituellement de bons choix. Toutefois, certains facteurs peuvent nous rendre plus susceptibles de faire de mauvais choix, et certaines situations peuvent nous amener à faire de mauvais choix malgré nos meilleures intentions.

Empathie

Le monde virtuel contient un certain nombre de « pièges de l'empathie » : les éléments, en tout ou en partie, qui déclenchent généralement de l'empathie en nous (ton de voix, langage corporel, expression faciale) peuvent être absents lorsque nous interagissons avec d'autres personnes en ligne, ce qui peut nous amener à dire ou à faire des choses que nous ne dirions ou ne ferions pas hors ligne.

Voici quelques conseils pour aider les jeunes à éviter les pièges de l'empathie en ligne.

  • Il faut se rappeler que les gens à qui nous parlons et avec qui nous jouons en ligne sont de vraies personnes. Même si tu ne les connais pas hors ligne, essaye de t'imaginer que tu es assis près de cette personne avant de dire ou de taper quelque chose.
  • Ne réponds pas immédiatement. Lorsqu'une situation te perturbe, prends le temps de laisser passer la colère ou la peur.
  • Si tu le peux, discute du problème en personne plutôt qu'en ligne. Rappelle-toi que les autres ne savent pas non plus comment tu te sens en ligne alors il est facile d'envenimer la situation en ligne.
  • Parle à tes amis et à ta famille de ce que tu ressens. Les jeunes disent constamment que l'écoute d'une autre personne est l'une des façons les plus efficaces de traiter d'un conflit en ligne [1]. Si tu ne peux pas parler avec quelqu'un que tu connais, tu peux toujours te tourner vers les lignes d'aide comme Jeunesse, J'écoute.
  • Ne demande pas à ta bande de te soutenir. Les recherches suggèrent que de recevoir le même message encore et encore (même si ce sont tes amis qui prennent ton parti lors d'un argument) peuvent intensifier des sentiments de colère [2]. Une situation dramatique peut même s'envenimer et mener à un conflit encore plus grand.
  • Sois toujours aux aguets de tes sentiments! Il est difficile de prendre de bonnes décisions lorsque tu es fâché, que tu as peur ou que tu es embarrassé. Si ton cœur bat à toute vitesse ou que tu te sens tendu, il est temps de décrocher pendant un certain temps.

Aussi, les jeunes surestiment souvent la fréquence des comportements négatifs en ligne en général, ce qui peut également faire une énorme différence quant à l'empathie ressentie pour les autres ainsi que la façon de se comporter. Même si les jeunes socialisent en ligne principalement avec des gens qu'ils connaissent hors ligne, le fait qu'il soit possible d'être partiellement ou entièrement anonyme sur Internet (ainsi qu'une perception voulant qu'ils ne soient pas susceptibles d'être punis pour leurs actions en ligne) rend les gens moins responsables de leurs actions et envers les autres.

Moralité

Tout comme il existe des situations qui nous rendent moins susceptibles de ressentir de l'empathie pour les autres, nous sommes parfois plus susceptibles d'utiliser des niveaux moins élevés de raisonnement moral. Chaque fois que nous faisons quelque chose principalement pour obtenir une récompense externe, plutôt que parce que nous voulons vraiment le faire, nous sommes plus susceptibles de prendre des raccourcis moraux : moins nous donnons de valeur à ce que nous faisons, plus nous sommes susceptibles de conclure qu'une chose qui n'en vaut pas la peine ne vaut pas la peine d'être faite correctement. Nous sommes également plus susceptibles de faire de mauvais choix si on nous demande de faire quelque chose que nous ne croyons pas être en mesure de faire : en considérant la tâche comme étant injuste, nous croyons qu'il est correct de ne pas suivre les règles.

Tous ces facteurs peuvent se chevaucher, et nous pouvons également être influencés par les normes sociales : plus une culture valorise les punitions ou les récompenses externes, moins nous ressentons de pression pour agir moralement [3].

Faire partie d'un groupe peut également avoir un effet sur nos bonnes et moins bonnes actions [4]. Les psychologues appellent ce phénomène « l'effet du spectateur » et en ont cerné trois aspects clés. D'abord, il y a celui de faire partie d'un public, lequel peut nous rendre moins susceptibles d'agir par peur de l'échec, de l'embarras ou de la désapprobation, un effet particulièrement puissant en ligne puisque nous ne savons jamais qui peut nous voir, que ce soit maintenant ou à l'avenir. Ensuite, faire partie d'un groupe peut également nous rendre moins susceptibles de poser les bons gestes puisque nous pourrions estimer que c'est la responsabilité de quelqu'un d'autre. Enfin, nous sommes particulièrement sensibles aux normes sociales lorsque nous sommes en groupe (même un groupe virtuel, comme un réseau d'amis Facebook) puisque nous nous savons observés et pouvons nous tourner vers les autres membres du groupe pour obtenir de l'aide [5].

Les psychologues ont également cerné plusieurs façons différentes permettant de nous convaincre nous‑mêmes qu'un mauvais choix est en fait un bon choix. Il s'agit de rationalisations, essentiellement des arguments que nous nous donnons pour ignorer notre conscience. Nous pouvons minimiser le mal d'une action en la définissant comme moins grave, nous disant qu'il ne s'agissait que d'une plaisanterie ou d'un pieux mensonge. Les recherches de HabiloMédias ont démontré que l'une des justifications les plus communes pour être méchant ou cruel en ligne était qu'il ne s'agissait que d'une plaisanterie [6].

Une variation : lorsque nous choisissons de nous concentrer davantage sur les avantages d'une action et moins sur les conséquences négatives. Dans certains cas, nous pouvons carrément nier le mal en disant que la situation a seulement « l'air » grave ou que le préjudice a été exagéré. Nous pouvons également faire porter le blâme à d'autres en disant que quelqu'un d'autre avait tort (la rationalisation au cœur de l'effet du spectateur) ou que la faute incombe en fait à la victime.

De même, nous pouvons justifier une chose en raison du préjudice qui nous est causé (« Je ne fais pas plus de mal que le mal qui m'a été causé ») ou parce que nous estimons que nous avons le droit de ne pas être jugés (« Après tout ce que j'ai fait, j'aurais cru qu'on aurait laissé passer. »). La rationalisation la plus extrême concerne la déshumanisation complète de la victime, disant essentiellement qu'elle ne mérite aucune empathie. Ce phénomène est plus fréquemment associé au racisme et à d'autres formes de haine, mais les jeux à multiples joueurs et les commentaires laissés sur YouTube, notamment, démontrent qu'il est facile de traiter quelqu'un de cette façon grâce aux médias numériques [7].

 


[1] Youth Voice Project. http://stopbullyingnow.com/the-youth-voice-project/.
[2] Englander, Elizabeth Kandel. Bullying and cyberbullying: what every educator needs to know. Cambridge, Mass.: Harvard Education Press, 2013.
[3] Jason Stephens. Why Students Plagiarize (webémission). http://pages.turnitin.com/Plagiarism_45_Recording.html.
[4] Latane, B., & Darley, J. M. (1968). Group inhibition of bystander intervention in emergencies. Journal of Personality and Social Psychology, 10, 215–221; Latané, B. et Nida, S. (1981) Ten years of research on group size and helping, Psychological Bulletin, vol. 89, no 2, 308-324. http://psych.princeton.edu/psychology/research/darley/pdfs/Group%20Inhibition.pdf.
[5] Nancy Willard. Influencing Positive Peer Interventions: A Synthesis of the Research Insight. Octobre 2012. http://www.embracecivility.org/wp-content/uploadsnew/2011/10/PositivePeerInterventions.pdf.
[6] Steeves, Valerie. Jeunes Canadiens dans un monde branché, Phase III : La cyberintimidation : Agir sur la méchanceté, la cruauté et les menaces en ligne. HabiloMédias, 2014.http://habilomedias.ca/jcmb/cyberintimidation-agir-sur-mechancete-cruaute-menaces-en-ligne.
[7] Bandura, A. (1991). Social Cognition Theory Of Moral Thought and Action. Dans W. M.Kurtines & J. L. Gewirtz (Eds.), Handbook of Moral Behavior and Development (vol. 1, p. 45-96). Hillsdale, NJ:Lawrence Erlbaum. http://www.uky.edu/~eushe2/Bandura/Bandura1991HMBD.pdf.