Filles et médias

Tu as fait bien du chemin, bébé ?

Les grands médias, et en particulier les émissions de télévision pour enfants, offrent plus de modèles positifs aux petites filles que jamais auparavant. Les personnages féminins de Cornemuse, Macaroni tout garni et Mona le vampire sont solides et fonctionnent sur un pied d’égalité avec leurs pendants masculins.

Les adolescentes disposent, elles aussi, de modèles valables. Une enquête de Children Now montre que dans les émissions et les films préférés des adolescentes, les personnages féminins et masculins parviennent dans des proportions égales à régler leurs problèmes et à réaliser leurs objectifs. (Moins dans le cas des films, où la proportion est de 49 % pour les garçons et seulement de 37 % pour les filles.) [1] Les séries télévisées comme Bones et Battlestar Galactica et les jeux sur ordinateur comme Mirror’s Edge et Portal mettent en vedette des filles et des femmes en contrôle et qui s’affirment physiquement. Et, bien sûr, Lisa est reconnue depuis le début comme le cerveau de la famille Simpson.

En dépit des progrès qui ont été réalisés, il reste beaucoup de chemin à parcourir, tant dans la quantité de la représentation médiatique des femmes que dans la qualité de celle-ci.

Une vaste étude effectuée en 2008 par la docteure Maya Götz du International Central Institute for Youth and Educational Television, sur la représentation des sexes dans 19 664 programmes pour enfants de 24 pays différents, montre que les personnages féminins des émissions pour enfants ne représentent que 32 % des protagonistes. L’industrie des médias justifie cette disproportion en arguant que les filles peuvent plus facilement que les garçons s’identifier à des personnages du sexe opposé. Argument spécieux, selon Götz, pour qui le déséquilibre des sexes à la télévision est la cause de la plus grande popularité des personnages masculins, et non pas sa conséquence.

L’étude internationale de Götz met en évidence un certain nombre de stéréotypes sexuels qui se retrouvent tout autour du monde ; en général, les filles et les femmes sont animées par un intérêt amoureux, apparaissent comme dépendantes des garçons et sont stéréotypées selon leur couleur de cheveux – les blondes tombent dans les deux catégories : « gentille et douce » ou « peau de vache » ; les rousses sont des « garçons manqués ». Elles sont presque toujours d’une beauté conventionnelle, plus minces que la moyenne des femmes et sexualisées.

Les magazines pour adolescentes sont le seul média où les filles sont surreprésentées. Toutefois, leur contenu est essentiellement axé sur des sujets tels que l’apparence, les rencontres amoureuses et la mode. [2]

Les médias, l’estime de soi et l’identité des filles

Les recherches indiquent que les messages contradictoires des médias font en sorte qu’il est difficile pour les filles de gérer la transition à l’âge adulte : souvent, la confiance des filles se détériore à la pré-adolescence alors qu’elles basent de plus en plus leur estime de soi sur leur apparence et leur poids. [3] Dans une étude marquante réalisée en 1988, la psychologue Carol Gilligan a été la première à souligner une tendance inquiétante, soit la perte brutale d’estime de soi que subissent les filles à l’arrivée de la puberté. Elle suggère que la raison en est le fossé grandissant entre l’image qu’elles se font d’elles-mêmes et ce que la société leur dit qu’elles devraient être. [4]

Children Now souligne que les filles sont envahies d’images de beauté féminine qui sont irréalistes et irréalisables. Et pourtant, les deux tiers des filles qui ont participé à son sondage médiatique national ont indiqué qu’elles « voulaient ressembler à un personnage à la télé ». Une fille sur trois a déclaré avoir « changé un aspect de son apparence pour ressembler à ce personnage ».

En 2002, des chercheurs de l’Université Flanders, dans le sud de l’Australie, ont étudié les réactions de 400 adolescentes à la publicité. Ils ont découvert que celles qui regardaient des messages publicitaires mettant en vedette des mannequins d’une minceur anormale perdaient confiance en elles-mêmes et devenaient de plus en plus insatisfaites de leur propre corps. Par ailleurs, plus elles consacraient de temps et d’efforts à leur apparence physique, plus leur assurance diminuait. [5] (Pour plus d’informations sur le sujet, voir L’image corporelle chez les filles).

L’érotisation des très jeunes filles

Cette pression exercée sur les adolescentes est exacerbée par une tendance de plus en plus marquée à sexualiser les très jeunes filles. Depuis 10 ans, au grand dam des groupes pour la protection des enfants, l’industrie de la mode utilise de très jeunes mannequins. Il n’est plus rare maintenant de voir présenter des filles de 12 ou 13 ans comme si elles étaient des femmes. Sur les photos, l’angle choisi (où le mannequin regarde vers le haut, en direction supposée d’un homme plus grand), les yeux détournés, le désarroi exprimé par les visages et la vulnérabilité des poses reproduisent des techniques couramment utilisées en pornographie. Un rapide survol des médias suffit à confirmer à quel point les petites filles sont bombardées d’images à caractère sexuel, généralement stéréotypées. Arrivées à l’adolescence, beaucoup de filles apprennent à ignorer ce type de messages, mais d’autres y restent avidement accrochées.

En 2011, des images de Thylane Loubry Blondeau, agée de 10 ans, apparaissant dans le magazine français Vogue ont alimenté le débat parmi les experts en matière de développement de l’enfant et le gouvernement sur les restrictions qui devraient être imposées par rapport à la sexualisation des enfants dans les médias. [6]

Même l’examen le plus sommaire des médias confirme que les jeunes filles sont bombardées d’images de sexualité, souvent dominées par le portrait stéréotypé de femmes et de filles comme des victimes passives et impuissantes.

Arrivées à l’adolescence, nombre de filles apprennent à ignorer ces messages, mais certaines en restent friandes. Comme le remarquent Shawn Doherty et Nadine Joseph, celles qui continuent d’absorber les images des médias sont fortement influencées par « des stéréotypes d’objet conforme au désir masculin, soit une beauté sans la moindre imperfection, mince à l’obsession et vêtue du strict minimum. Les études prouvent que, plus les filles consomment de ces images, plus elles ont une opinion extrêmement négative des membres de leur sexe. » [7]

 


[1] A Different World: Children’s Perceptions of Race and Class in Media, Children Now, 1996
[2] Signorelli, Nancy.  « A Content Analysis: Reflections of Girls in the Media, » The Kaiser Family Foundation et Children Now, avril 1997.
[3] Baldwin, S. A. et J. P. Hoffmann, (2002). « The dynamics of self-esteem: A growth-curve analysis. » Journal of Youth and Adolescence, 31, 101–113.
[4] Gilligan, C., J. V. Ward, J. M. Taylor et B. Bardige. (1988). « Mapping the moral domain: A contribution of women’s thinking to psychological theory and education. » Cambridge, MA: Harvard University Press.
[5] Hargreaves, D. et M. Tiggemann, M. (2002). « The effect of television commercials on mood and body dissatisfaction: The role of appearance-schema activation. » Journal of Social and Clinical Psychology, 21, 328–349.
[6] Bailey Review of the Commercialisation and Sexualisation of Childhood: Final report, 2012. http://www.education.gov.uk/inthenews/inthenews/a0077662/bailey-review-of-the-commercialisation-and-sexualisation-of-childhood-final-report-published
[7] Doherty, Shawn et Nadine Joseph. From Sidekick to Superwoman: TV’s Feminine Mystique. Children Now, 1995.