La littératie aux médias numériques dans le programme scolaire

Quatre approches principales ont été adoptées pour intégrer la littératie aux médias numériques dans le programme scolaire[1]. La première, l’infusion, fait de la littératie aux médias numériques une partie intégrante du processus de recherche. La deuxième, l’intégration, fait de l’éducation aux médias ou aux médias numériques une matière à part entière, ou lui donne une place importante au sein d’une matière existante : l’éducation aux médias a d’abord été introduite en 1989 dans le programme scolaire en Ontario en suivant cette approche comme l’un des quatre volets des arts de la langue anglaise, au même titre (du moins en théorie) que la lecture, l’écriture et l’écoute[2]. La troisième, les compétences transversales, considère les compétences de littératie numérique « non pas comme quelque chose à ajouter au programme, mais comme un objectif d’apprentissage qui fait partie intégrante de toutes les pratiques en classe[3] ». La dernière, la dispersion, la situe au sein de divers niveaux et matières sans aucune conception globale[4].

Tous ces modèles ont des points forts et des points faibles. Mais il y a un risque à faire de la littératie aux médias numériques une matière à part entière : « compte tenu de la quantité de contenus que les enseignants doivent enseigner dans une année scolaire, il est difficile d’imaginer que l’éducation aux médias en tant que matière supplémentaire bénéficie d’un traitement égal[5] ». S’il y a des avantages évidents à avoir des enseignants spécialisés dans la littératie aux médias numériques, il est également vrai que les compétences en matière de pensée critique sont souvent propres à un domaine : celles apprises en anglais ne seront pas nécessairement, voire pas du tout, transférées aux sciences ou aux études sociales[6].

Toutefois, d’autres approches exigent que l’enseignant « s’appuie sur ses propres compétences pour définir les domaines à couvrir et la manière d’enseigner le sujet[7] ». De plus, il y a un risque que, « si l’enseignement est confié à plus d’un éducateur, il puisse involontairement passer à travers les mailles du filet[8] ». Ces préoccupations sont étayées par des recherches sur l’éducation aux médias dans le cadre du modèle d’infusion de la Colombie-Britannique[9], qui ont révélé que « l’éducation aux médias est un peu aléatoire et dépend des intérêts des enseignants et du temps disponible pour aborder des sujets qui ne font pas partie du programme conventionnel d’anglais et d’études sociales. Les enseignants expérimentés parviennent à trouver leurs propres voies et moyens pour la pratique de l’éducation aux médias, mais pour les autres enseignants, d’immenses défis et obstacles empêchent même la reconnaissance de l’importance de l’éducation aux médias et de la littératie numérique[10]. »

La meilleure solution est donc probablement de faire les deux : créer un espace réservé précisément pour l’éducation aux médias (et, par conséquent, former des enseignants spécialisés) tout en intégrant la littératie aux médias numériques dans la mesure du possible dans le reste du programme scolaire, en l’adaptant si nécessaire aux exigences spécifiques de la matière[11]. Il convient également de réserver un espace pour les sujets qui ne s’intègrent pas facilement dans le programme de base traditionnel, comme la confidentialité des données, la compréhension des algorithmes, et la reconnaissance de la haine en ligne et les interventions connexes.

De nombreux enseignants conviennent déjà que les différentes approches sont complémentaires[12] et que la littératie aux médias numériques « devrait être la responsabilité de chaque enseignant[13] ». Vous pouvez consulter notre carte des programmes pour obtenir des informations précises sur la façon dont chacune de nos leçons et ressources répond au programme de différents cours de votre province ou territoire, mais vous pouvez également commencer à intégrer la littératie aux médias numériques dans presque toutes les matières que vous enseignez. Par exemple, les élèves d’un cours d’histoire du Canada pourraient se pencher sur le rôle de la presse dans la crise d’octobre et examiner comment les médias d’aujourd’hui (y compris les médias sociaux) pourraient la couvrir différemment. Dans un cours d’éducation physique et à la santé, les concepts clés des médias numériques pourraient être utilisés pour élargir une leçon existante sur l’intimidation pour y inclure la cyberintimidation.

Cependant, il est important d’intégrer les compétences en littératie numérique et éducation aux médias de manière significative. Par exemple, un devoir d’études sociales consistant à créer le profil d’un personnage historique sur un réseau social peut permettre d’acquérir des compétences plus complexes en matière d’éducation aux médias numériques en demandant aux élèves de créer des profils sur deux réseaux sociaux différents. Les élèves peuvent ensuite être évalués selon leur analyse des possibilités, des défauts et des utilisations des réseaux et sur leurs réflexions quant à la manière dont le personnage les utiliserait différemment. De même, plutôt que de demander aux élèves en géographie d’utiliser le jeu en ligne Geoguessr pour tester leurs connaissances, demandez-leur de mettre en pratique leurs compétences de recherche et de vérification en utilisant des moteurs de recherche, des sites Web de voyage et d’autres ressources en ligne pour déduire le lieu qui leur est montré. En règle générale, dans une leçon comportant un élément d’éducation aux médias, les élèves doivent soit faire une analyse critique, soit apprendre ou mettre en pratique une compétence d’éducation aux médias numériques qu’ils ne maîtrisent pas déjà, soit utiliser les médias numériques ou traditionnels pour s’engager dans le monde en dehors de la classe.

Voici quelques idées pour vous aider à démarrer.

Arts de la langue anglaise : Cette matière est celle où les attentes en matière d’éducation aux médias ont le plus souvent été observées, et celles-ci s’appliquent également aux médias numériques. Certaines des répercussions les plus importantes de nos concepts clés, comme l’idée que tout le monde peut publier en ligne, rendent les compétences traditionnelles en matière d’éducation aux médias plus importantes que jamais, mais exigent également des méthodes plus modernes pour reconnaître la publicité, par exemple, et notre sensibilité aux préjugés.

Les technologies numériques offrent également d’immenses possibilités de production de médias créatifs. Nous devons tirer parti de ces possibilités, tout en veillant à ce que les élèves comprennent les questions éthiques qu’elles soulèvent, ainsi que leurs propres droits en tant que créateurs de médias.

Sciences sociales : Dans les cours d’histoire, les élèves peuvent étudier comment leur vision de l’histoire et des événements historiques a été façonnée par les médias. L’étude des films, des journaux et même de leurs propres manuels scolaires peut aider les élèves à voir comment la nature de chaque média façonne la façon dont l’histoire est racontée. Dans les cours de géographie et d’enjeux mondiaux, les élèves peuvent analyser comment la couverture médiatique influence la façon dont ils perçoivent les différentes parties du monde, et les personnes qui y vivent. Même les cartes peuvent être étudiées comme étant des médias.

La recherche et la vérification d’informations sont au cœur des sciences sociales. Les enseignants peuvent explorer l’utilisation d’Internet pour la recherche, y compris l’accès à des informations non censurées et à d’autres sources d’information. Comme en anglais, les élèves peuvent également apprendre à distinguer les préjugés, la désinformation et la propagande dans le contenu en ligne. Dans des cours plus avancés comme l’anthropologie et la psychologie, les étudiants peuvent apprendre comment les valeurs de leurs communautés en ligne sont façonnées et comment les caractéristiques des environnements en ligne façonnent notre comportement.

Les plateformes numériques sont la nouvelle arène de la participation civique en ligne et hors ligne, et la technologie numérique offre également aux élèves l’occasion de participer en tant que citoyens à part entière d’une façon qu’ils ne peuvent pas le faire hors ligne. Il est essentiel de leur apprendre à participer activement à leurs communautés en ligne, ainsi qu’à utiliser les outils numériques pour s’engager hors ligne, pour les préparer à devenir des citoyens pleinement engagés lorsqu’ils seront plus âgés.

Sciences : Comment les médias façonnent-ils l’idée que se font les élèves de la science et de ce que font les scientifiques? D’où vient l’idée d’un « savant fou », et où voit-on cette figure de rhétorique aujourd’hui? Comment les exigences commerciales des journaux et des informations télévisées influencent-elles les reportages scientifiques? Comment nos idées sur tout (des animaux dangereux à la possibilité de tirer sur un verrou de porte) sont-elles influencées par ce que nous avons vu dans les médias?

Les médias étant réseautés, les informations scientifiques nous parviennent de nombreuses sources. Certaines sont fiables, d’autres non : même les sources généralement fiables n’ont souvent pas de journalistes scientifiques spécialisés. Les élèves doivent apprendre à lire de manière critique un article scientifique, à comprendre le processus d’évolution du consensus scientifique, et à être capables de trouver rapidement le consensus sur un sujet scientifique (s’il existe) et de juger de la solidité de ce consensus.

Études de la famille : Comment les familles sont-elles représentées dans les différents médias? Comment cette représentation a-t-elle changé au fil du temps? La représentation de la famille dans les médias suit-elle les tendances de la société ou les influence-t-elle (ou les deux)? Que disent les différentes œuvres médiatiques populaires auprès des jeunes sur les rôles de genre, et comment les jeunes interprètent-ils ces messages?

Éducation physique et à la santé : Quelle influence la consommation de médias a-t-elle sur ce que nous mangeons? Comment affecte-t-elle nos décisions en matière de tabagisme, de consommation d’alcool et de drogues? Quels types de relations voyons-nous dans les œuvres médiatiques populaires auprès des jeunes, et quels messages les jeunes en retirent-ils? Comment les médias numériques comme les téléphones intelligents et Internet affectent-ils nos relations avec les autres, et comment pouvons-nous entretenir des relations saines en utilisant ces médias?

Puisque les technologies numériques occupent une place centrale dans la vie des jeunes, aucune matière ne doit intégrer la littératie numérique plus que la santé. Les sujets de santé traditionnels comme l’image corporelle et l’éducation à la santé sexuelle doivent intégrer les concepts clés de la littératie numérique, ainsi que les problèmes de santé numérique comme la « peur de rater quelque chose » qui sont causés par la persistance, la partageabilité et la communication asynchrone. Les jeunes utilisent également des outils numériques pour trouver des informations sur des sujets liés à la santé. Il est donc important de les orienter vers des ressources de bonne qualité et de leur apprendre à déterminer si une ressource est fiable ou non.

L’image que les jeunes ont d’eux-mêmes est influencée par les photos de leurs pairs, et d’eux‑mêmes, qu’ils sélectionnent et modifient ou manipulent souvent avec soin. De même, la frontière qui les sépare des célébrités qu’ils admirent, dont les images sont très certainement modifiées numériquement, a largement disparu puisqu’ils utilisent tous les mêmes plateformes, comme Instagram. Au-delà de l’image corporelle, les jeunes doivent être en mesure de poser des questions sur les idéaux de masculinité et de féminité auxquels ils se sentent contraints de correspondre sur les médias sociaux.

La santé des jeunes peut également être affectée par certaines caractéristiques des médias numériques, comme la persistance et la partageabilité, qui peuvent rendre difficile la déconnexion et donner le sentiment obsédant de « rater quelque chose », c’est-à-dire l’idée que leurs amis s’amusent en ligne sans eux.

Les élèves doivent comprendre certains des effets que nous avons évoqués et que les médias numériques peuvent avoir sur les relations, ainsi que la manière de les gérer, et comprendre comment les concepts comme le respect et le consentement s’appliquent dans le contexte virtuel.

Mathématiques : Quel rôle jouent les algorithmes dans la façon dont nous utilisons, consommons et mobilisons les médias? Comment nos renseignements personnels sont-ils utilisés par les gouvernements et les entreprises pour prendre des décisions à notre sujet? Les élèves peuvent également apprendre comment des aspects comme les probabilités sont représentés dans les médias et comment ils affectent notre compréhension de ces aspects ou de l’analyse des statistiques dans un article d’actualité ou une publication sur les réseaux sociaux.

Musique : Comment les pressions commerciales de l’industrie de la musique affectent-elles la création de musique? Comment des concepts comme le genre, la classe sociale, les relations ou la consommation d’alcool et de drogues sont-ils représentés dans la musique (et les vidéos de musique), et comment les jeunes interprètent-ils ces messages? Comment les différents genres et styles de musique (pop, rock, hip hop, R&B, etc.) influencent-ils le contenu de la musique et des vidéos de musique? Comment les musiciens sont-ils dépeints dans les médias et comment cette représentation influence-t-elle la façon dont les jeunes les perçoivent?

Droit : Comment les œuvres médiatiques populaires auprès des jeunes dépeignent-elles la criminalité et le système de justice pénale? Comment ces représentations sont-elles influencées par les valeurs ou les hypothèses des créateurs de médias, des considérations commerciales ou l’influence de différents genres (séries policières, jeux d’action, etc.)? Comment les médias numériques influencent-ils nos opinions sur des questions comme la propriété intellectuelle, les discours haineux, le harcèlement et la diffamation?

Beaux-arts et arts médiatiques créatifs : Comment les artistes utilisent-ils, s’approprient-ils et déconstruisent-ils les œuvres médiatiques pour créer une nouvelle œuvre? Quels sont les droits et les responsabilités des artistes envers les créateurs ou les détenteurs d’œuvres médiatiques originales? Comment des éléments visuels comme les couleurs et les logos nous affectent-ils?

Alors que de plus en plus de productions artistiques sont créées ou distribuées par le biais des médias numériques, les cours d’arts doivent également refléter les impacts des technologies numériques, comme la manière dont l’architecture des plateformes influence l’esthétique et l’autoprésentation, et les effets des technologies réseautées sur les industries et les communautés artistiques. Internet a certainement été une bénédiction mitigée pour la plupart des industries artistiques, mais les élèves doivent comprendre ces changements, et être capables de voir les changements à venir, s’ils envisagent de faire carrière dans les arts. Les jeunes publient aussi fréquemment des photos dans les médias sociaux. Ils doivent donc comprendre comment elles sont composées, éditées et (souvent) altérées numériquement.

Technologie et technologies de l’information et des communications : Les cours de technologie eux-mêmes doivent adopter une vision plus large de la littératie numérique et aller au-delà de l’accent mis sur les compétences techniques, qui seront probablement obsolètes quelques années après l’obtention de leur diplôme, vers une compréhension plus critique des technologies numériques. Les cours de technologie devraient également inclure la compréhension et la création des technologies, et pas seulement l’utilisation.

 


[1] Hoechsmann, M., et DeWaard, H. (2015). Définir la politique de littératie numérique et la pratique dans le paysage de l’éducation canadienne. HabiloMédias.

[2] Rennie, J.J. (2015). Making a scene: Producing media literacy narratives in Canada. Université de Toronto (Canada).

[3] National Literacy Trust (2018). Fake news and critical literacy: The final report of the Commission on Fake News and the Teaching of Critical Literacy in Schools. [traduction]

[4] Hoechsmann, M., et DeWaard, H. (2015). Définir la politique de littératie numérique et la pratique dans le paysage de l’éducation canadienne. HabiloMédias.

[5] Worth, P.L., et Roberts, D.F. (2004). Evaluating the effectiveness of school-based media literacy curricula. [traduction]

[6] Greene, J.A., et Yu, S.B. (2016). Educating critical thinkers: The role of epistemic cognition. Policy Insights from the Behavioral and Brain Sciences, 3(1), 45-53.

[7] Manalili, R., et Rehnberg, J. (2009). « Is the Language Arts Curriculum of Ontario, Canada a Model Curriculum for Media Education Studies? » Newsletter on Children, Youth and Media in the World. [traduction]

[8] Huguet, A., Kavanagh, J., Baker, G., et Blumenthal, M. S. (2019). Exploring media literacy education as a tool for mitigating truth decay. RAND Corporation. [traduction]

[9] Rennie, J.J. (2015). Making a scene: Producing media literacy narratives in Canada. Université de Toronto (Canada).

[10] Namita, Y. (2010). Teachers› perceptions of media education in BC secondary schools: challenges and possibilities (thèse de doctorat, Université de la Colombie-Britannique). [traduction]

[11] Horn, S., et Veermans, K. (2019). Critical thinking efficacy and transfer skills defend against ‘fake news’ at an international school in Finland. Journal of Research in International Education, 18(1), 23-41.

[12] Zielke, N. (2017). Dynamic Elementary Education: Teaching Digital and Media Literacy.

[13] Maqsood, S., et Chiasson, S. (2021, May). «They think it’s totally fine to talk to somebody on the internet they don’t know» : Teachers’ perceptions and mitigation strategies of tweens’ online risks. Dans les délibérations de la CHI conférence sur les facteurs humains dans les systèmes informatiques 2021 (p. 1-17). [traduction]