Place des autochtones dans les nouvelles

Questions politiques ou constitutionnelles, incendies de forêts, pauvreté, abus sexuels et dépendance aux drogues semblent souvent constituer la seule forme de couverture médiatique accordée aux communautés autochtones (voir par exemple le dossier de Radio-Canada sur les jeunes autochtones qui s’attardent surtout aux problèmes que vivent ces jeunes). Quelques reportages sur des activités culturelles apparaissent ici et là dans les médias locaux, mais il faut être très attentif pour les trouver.

Quant aux grandes questions d’intérêt public, les peuples autochtones ont rarement l’occasion de les commenter. On pourra tout de même noter cette initiative de l’été 2010 : le journal québécois Le Devoir a publié des échanges de lettres et d’opinions entre le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador Ghislain Picard et la fondatrice du Wapikoni mobile, Manon Barbeau. Dans cette correspondance, les deux auteurs se livrent à une analyse croisée des défis et des enjeux qui restent à surmonter pour établir un processus solide et durable de réconciliation entre Québécois et Autochtones.

Si cette série d’échanges a permis à Ghislain Picard de faire valoir le point de vue des Autochtones, elle a été motivée par une tragédie, soit l’incendie qui a ravagé le territoire immédiat de la réserve de Wemotaci (Haute-Mauricie, Québec) et forcé l’évacuation des 1300 habitants. Le débat de société a été permis encore une fois par une nouvelle sensationnaliste.

Bien sûr, de par leur nature, l’information et le reportage d’information privilégient les « mauvaises nouvelles ». Tragédies, conflits et crises font la manchette, rarement les histoires qui finissent bien. Ceci a malheureusement pour effet de persuader le grand public que les Autochtones sont un peuple troublé, querelleur et accablé de maux divers. Selon Russell Platiel, qui a couvert pendant 27 ans les affaires autochtones pour The Globe and Mail, « énormément de bonnes choses se passent dans ces communautés qui ne seront jamais rapportées si personne ne fait pression pour qu’elles le soient ».

Plusieurs raisons expliquent la pauvreté de l’information concernant les communautés autochtones : les journalistes ont des échéances très courtes et ont rarement le temps de faire des recherches approfondies sur leurs sujets, les responsables des salles des nouvelles de la presse écrite comme télévisée sont rarement bien informés des affaires autochtones, et il y a un manque aigu de journalistes autochtones expérimentés. Les peuples des Premières Nations constituent plus de 3 pour cent de la population canadienne. Cependant, une étude du Comité pour la diversité de l’Association canadienne des journaux menée en 1994 a révélé que, parmi les 2620 journalistes, réviseurs, photographes ou superviseurs des 41 principaux journaux canadiens, seulement 4 sont autochtones (environ un dixième de 1 %). Le Groupe de travail sur la diversité culturelle à la télévision a effectué en 2004 une analyse des émissions de nouvelles anglophones ; on a évalué que les autochtones y représentaient 0,4 pour cent des rôles parlants. Sept ans plus tard, une enquête faite par l’université Laval révéla que seulement 1.3% du personnel des agences de presse s’identifient en tant qu’autochtones.

L’échantillon des émissions de nouvelles francophones utilisé pour l’analyse ne contenait, quant à lui, aucune intervention autochtone. De plus, parmi les journalistes non-autochtones il y a souvent un manque d’intérêt concernant les actualités autochtones. Paul Barnsley, le producteur exécutif du journalisme d’enquête à APTN souligne ce point en racontant l’histoire d’une bagarre qui a commencée dans une agence de presse du sud de l’Ontario : lorsque le journaliste responsable des actualités du conseil Iroquois a pris sa retraite ses confrères se sont battus parmi eux-mêmes, mettant le perdant en charge des affaires autochtones. Barnsley, journaliste vétéran des agences de presse du courant principal, constate que « les médias du courant principal se préoccupent très peu des affaires autochtones et d’ailleurs ne les comprennent que superficiellement. »

Tous ces facteurs contribuent à perpétuer une information tronquée et parfois même biaisée. Ainsi, depuis des années, les médias font fréquemment mention de l’exemption d’impôts dont bénéficient les Autochtones, laissant plusieurs Canadiens croire que cette exemption s’applique à tout membre des Premières Nations. Peu savent, cependant, que seuls ceux qui travaillent dans les réserves, où les emplois sont rares et le taux de chômage élevé, y ont droit.

Une étude réalisée en 2000 par Frances Henry et Carol Tator, de l’Université York, s’est appuyée sur l’affaire Jack Ramsay pour démontrer l’existence de préjugés anti-autochtones dans les reportages des médias. Ancien officier de la GRC devenu député du Reform Party, Ramsay a été arrêté et condamné pour tentative de viol en 1969 sur une jeune autochtone de 13 ans. L’étude de Frances Henry et Carol Tator montre à quel point les journalistes se sont avant tout attardés à décrire le milieu difficile où vivait la victime, ses parents alcooliques et abusifs, sa pauvreté, ses propres moments de dépendance à l’alcool et à la drogue. Par contre, en ce qui concerne Ramsay, ils ont été surtout frappés par sa carrière, les services rendus à la communauté et la présence à ses côtés d’une famille qui continuait à le soutenir. Selon les deux chercheuses, une couverture aussi biaisée cherchait manifestement à mettre l’opinion publique du côté de Ramsay et à minimiser les accusations portées contre lui.

Plus récemment, au Québec, c’est une étudiante de maîtrise, Arianne Loranjer-Saindon, qui s’est intéressée aux représentations des Innus dans les journaux et les médias de la Côte-Nord du Québec. Sur fond de tensions politiques liées aux revendications territoriales, l’auteure montre comment les médias locaux peinent à s’affranchir de la désinformation et des préjugés négatifs hérités de leurs prédécesseurs.

Mais l’exemple le plus célèbre de manquement aux critères d’objectivité qu’on attend normalement des journalistes restera à jamais l’événement de la crise d’Oka en 1990. Durant l’été de cette année-là, les Mohawks de la ville d’Oka ont dressé une barricade pour s’opposer à l’expansion d’un club de golf sur des terres qu’ils considéraient comme un lieu d’ensevelissement ancestral. Pendant 78 jours, les grands médias ont évoqué des images de guerriers farouches et ont souligné la menace actuelle et future que ces jeunes hommes enragés et anarchiques représentaient. À partir des quelques individus qui pouvaient effectivement constituer une menace, les médias ont bâti ce que Gail Guthrie Valaskakis avait appelé « une représentation exagérément monolithique d’activistes autochtones », justifiant la présence de 4000 soldats et policiers de l’armée canadienne et de la Sûreté du Québec. À la résolution du conflit, écrivait-elle, 60 personnes sont sorties du bâtiment assiégé : 27 hommes, 16 femmes et 6 enfants autochtones, un adolescent de couleur et 10 journalistes, tous « associés à une seule image dominante… celle du guerrier mohawk ».

L’épisode d’Oka met aussi en lumière un autre problème lié à la couverture des questions autochtones. Les journalistes qui ne sont pas issus de la communauté se retrouvent souvent dans une position intenable : mal préparés, ils peuvent rencontrer de la résistance et mal comprendre la situation ; bien préparés, ils peuvent gagner la confiance de la communauté mais risquent de se faire accuser de « partialité » et de manque de recul. De la même manière, un journaliste autochtone sera souvent limité à la couverture des affaires indiennes pour ensuite être suspecté de favoritisme d’origine culturelle. Les communautés autochtones ne sont pas non plus toujours prêtes à collaborer. « Nous ne pouvons pas utiliser une approche rapide et directe, dit Loreen Pindera, journaliste à la CBC. Cela prend énormément de temps pour rétablir des liens de confiance avec des gens qui ont souffert aussi souvent d’une mauvaise représentation dans les grands médias. » Ces problèmes ont été au cœur d’un colloque sur les relations entre médias et autochtones le 18 octobre 2010 à Montréal. Qu’est-ce que le journaliste recherche afin de bâtir son reportage ? Comment se fait la collecte d’informations ? Quelles sont les obligations légales et morales du journaliste ? Comment avoir une information complète et véridique ? Comment rendre compte des deux côtés de la médaille ? Comment arriver à une histoire véridique ?

Maintenant que les différents médias se concentrent entre les mains d’un nombre de plus en plus restreint de grandes entreprises de communication, les nouvelles qui nous viennent de la télévision, de la radio, des journaux et même d’Internet risquent de devenir de plus en plus homogènes. Au Canada, le Réseau de télévision des peuples autochtones (APTN) fournit cependant au public la possibilité de connaître des sources d’information et des points de vue variés sur une question donnée. En 2011, c’est la chaîne APTN qui a révélé une enquête nationale sur le lobbyisme illégal d’un ancien membre du Cabinet du Premier ministre. Paul Barnsley espère que cet événement emportera plus d’attention aux affaires autochtones: «Il y a des histories très importantes que nous n’entendons pas de jour à jour mais les choses s’améliorent grâce à la présence de APTN.»

Par ailleurs, il ne faut pas oublier les grands journalistes autochtones qui ont fait partie du paysage médiatique canadien et qui ont travaillé fort pour tenter d’inverser cette tendance :

Myra Cree (Mohawk)

Journaliste pionnière à la radio et à la télévision et première femme à animer un bulletin de nouvelles à la télévision de Radio-Canada, Myra a mérité de nombreux honneurs, dont le prix Judith Jasmin, à la radio, le Grand prix international Paul Gilson, des radios francophones publiques, ainsi que l’Ordre national du Québec. Elle a œuvré toute sa vie à la préservation de la langue et de la culture de la nation mohawk.

Everett Soop (nation Blood)

Il aimait qu’on l’appelle « le pitbull du journalisme autochtone », mais la plupart des gens se souviendront d’Everett pour son talent exceptionnel d’écrivain et de caricaturiste engagé. Avec un franc-parler incomparable, il s’est élevé contre toutes les formes d’injustice. Brillant orateur, il était aussi considéré comme un amoureux de la musique classique. Le Musée Galt, de la province de l’Alberta, possède une collection de ses œuvres.

Bernelda Wheeler (nation crie/Assiniboine/Saulteaux)

Une des premières journalistes autochtones du Canada, cette pionnière du monde des médias a travaillé comme réalisatrice et journaliste d’enquête pour l’émission radiophonique de la CBC au Manitoba : Our Native Land. Ses efforts pour assurer la couverture des questions autochtones, à une époque où peu de journalistes se préoccupaient de ces sujets, lui ont valu de nombreux honneurs de l’ACTRA et de la communauté autochtone ainsi que l’Ordre du Canada. Elle a écrit plusieurs livres pour enfants, primés par la critique.

Emma Saganash (nation crie)

Maintenant gestionnaire, Emma s’est distinguée comme animatrice radio pour CBC Nord et pour l’émission Maamuitaau. Elle a consacré 30 ans de sa vie à promouvoir la langue et la culture cries au Québec, méritant de nombreux honneurs dont le Grand prix Ayllu sur la présence autochtone et un Gabriel, ainsi que des prix de l’Association des infirmières et infirmiers du Canada et du Columbus International Film Festival.

Joan Beatty (nation crie)

Pionnière du monde des médias, Joan a collaboré à l’animation de l’émission de radio Keweetin Kountry, en anglais et en cri, avant de devenir journaliste primée à la télévision de la CBC à Regina et dans les Territoires du Nord-Ouest. Elle a fait la manchette lorsqu’elle est devenue la première personne originaire des Premières Nations à se faire élire à l’Assemblée législative de la Saskatchewan.

Trousse éducative – diversité et médias

La Trousse éducative – diversité et médias est une ensemble de ressources conçues pour les enseignants, les élèves, les corps policiers et le grand public ; on y aborde des sujets brûlant d’actualité comme la haine, les préjugés et les stéréotypes véhiculés dans nos médias et sur Internet. Ce programme comprend des tutoriels de perfectionnement professionnel, des leçons, des activités pédagogiques pour l’élève et des documents d’accompagnement.

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