Représentations dans les médias des femmes autochtones disparues et assassinées

« L’autoroute des larmes » (the « Highway of Tears »), comme on l’a surnommée, est une portion d’autoroute de 800 kilomètres en Colombie-Britannique où plus d’une douzaine de jeunes femmes ont disparu depuis 1994 ; là même où près de 20 jeunes femmes avaient disparu ou avaient été assassinées entre la fin des années 1960 et le début des années 1980. Jusqu’à tout récemment, cependant, ces crimes avaient été peu médiatisés, probablement parce que la majorité des victimes étaient des femmes autochtones.

Le fait que ces dernières soient des victimes potentielles d’actes violents n’a rien de nouveau : les femmes autochtones âgées entre 25 et 44 ans sont 5 fois plus susceptibles de mourir de façon violente que les autres Canadiennes. Amnistie internationale (On a volé la vie de nos sœurs, 2004, et Assez de vies volées, 2009) ainsi que l’Association des femmes autochtones du Canada (Voices of our Sisters In Spirit, 2009, et What Their Stories Tell Us, 2010) ont répertorié plus de 500 cas de femmes autochtones disparues ou assassinées depuis les années 60. La moitié de ces cas n’ont jamais été élucidés.

Les familles de ces femmes disparues ou assassinées ont longtemps soutenu que les médias accordaient moins de couverture aux autochtones qu’aux femmes blanches. Les réactions des médias allaient de l’incorporation de ces critiques dans leurs reportages au déni du problème : lorsque John Martin Crawford, un tueur en série qui s’attaquait à des femmes autochtones de Saskatoon, n’a pas fait les manchettes des journaux nationaux, un éditorial paru dans le Saskatoon Star Phoenix a prétendu que la race des victimes n’était pas un facteur, affirmant plutôt que le cas avait obtenu peu d’attention médiatique parce que les meurtres s’étaient produits dans une petite ville et que l’intrigue manquait d’intérêt. Pourtant, dans son livre Just Another Indian: A Serial Killer and Canada’s Indifference, le journaliste Warren Goulding croit que si les victimes avaient été blanches, l’histoire aurait retenu l’attention des médias nationaux au même titre que le cas de Paul Bernardo-Karla Homolka. D’autres journalistes ont déclaré qu’il fallait plutôt blâmer les budgets restreints de déplacement alloués par les salles des nouvelles, les familles peu disposées à s’adresser aux médias et le manque de pistes ou de nouveaux détails pour alimenter la nouvelle.

Dans son article Highway of Tears Revisited (Ryerson Review of Journalism, 2010), la journaliste Adriana Rolston déclare que les détracteurs accusant les médias de préjugé envers les victimes autochtones ont peut-être raison. En étudiant la couverture médiatique de 18 femmes ayant disparu sur l’autoroute des larmes, elle est arrivée à la conclusion que « leurs critiques étaient probablement fondées. Ce n’est qu’en 2002 que des journaux comme The Globe and Mail, Edmonton Journal et The Vancouver Sun ont parlé pour la première fois de l’autoroute des larmes alors que [Nicole] Hoar, une femme blanche de 25 ans, s’était volatilisée. » Jusque-là, la police n’avait jamais divulgué la race des victimes, mais l’étude faite par Adriana Rolston de reportages déjà publiés a démontré qu’avant la disparition de Nicole Hoar, les journalistes avaient cru à tort que toutes les victimes étaient des femmes autochtones, alors qu’en fait huit d’entre elles étaient blanches. Kate Rexe, qui participait à l’époque à la campagne Sœurs par l’esprit de l’Association des femmes autochtones du Canada, a noté que c’est seulement après qu’un événement tragique eut frappé une femme blanche que les médias ont commencé à porter attention au cas des femmes autochtones disparues. En termes d’espace accordé aux femmes autochtones dans les médias, elle le qualifie de « note en bas de page ».

Certains se demandent si le fait qu’elles soient autochtones constitue l’unique raison du préjugé ou si d’autres facteurs sont en cause. Des études américaines ont démontré que les femmes à la peau plus foncée font moins l’objet de reportages que celles à la peau blanche, mais il en va de même pour celles plus à risque de subir de la violence comme les travailleuses du sexe, les femmes vivant dans la pauvreté et les toxicomanes. Les spécialistes appellent ce stéréotype « le syndrome de la femme blanche disparue », lequel divise les victimes selon deux catégories : les femmes pures, des victimes jugées dignes d’intérêt par les médias, et les femmes en perdition, qui ne valent pas la peine qu’on s’y attarde. L’étude de John Lowman, Violence and the outlaw status of (street) prostitution in Canada, a examiné la couverture accordée par The Vancouver Sun aux travailleuses du sexe de 1964 à 1999. Il y démontrait que, jusqu’en 1985, les reportages les représentaient comme des nuisances et des criminelles, pressant souvent la police et les élus municipaux de renforcer les lois pour les tenir loin des « beaux quartiers ». La violence envers les travailleuses du sexe n’a jamais été médiatisée avant 1975 et quelques fois à peine jusqu’à la fin des années 1980, et ce, même après que de nombreuses femmes eurent commencé à disparaître des quartiers tristement célèbres dans l’est du centre-ville de Vancouver. Les médias sont devenus plus compréhensifs envers ces femmes en grande partie à cause de la pression exercée par les familles des victimes. Dans son livre On the Farm: Robert William Pickton and the Tragic Story of Vancouver’s Missing Women, la journaliste Stevie Cameron reconnaît que ce sont trois journalistes du Vancouver Sun qui ont redoré l’image des femmes disparues et qui ont suscité assez de sympathie dans le public pour inciter le service de police de Vancouver à mettre en branle une enquête sérieuse qui mènera finalement à l’arrestation de Pickton. Toutefois, selon la recherche de l’Association des femmes autochtones du Canada, la plupart des 500 femmes autochtones disparues répertoriées dans leur banque de données ne sont pas des travailleuses du sexe.

L’étude de Kristen Gilchrist, Newsworthy’ victims ? Exploring differences in Canadian local press coverage of missing/murdered Aboriginal and White women, démontre que même si les femmes autochtones disparues correspondent au type de « la fille d’à-côté », elles reçoivent moins d’attention médiatique et de sympathie que les victimes blanches. Kristen Gilchrist a choisi d’étudier la couverture de six cas de disparition, soit ceux de trois autochtones et de trois femmes blanches correspondant au stéréotype de la « femme pure » afin d’éliminer d’autres causes potentielles de préjugé. Les six étaient toutes proches de leur famille et aucune ne consommait de drogues ou ne se prostituait. La chercheuse a découvert que les femmes blanches avaient fait l’objet de six fois plus de reportages, accompagnés généralement de grandes photos, qui se retrouvaient très souvent à la une. En comparaison, on affichait rarement des photos des femmes autochtones disparues, et leurs histoires étaient souvent reléguées à côté de « nouvelles légères ». Les articles concernant les femmes blanches étaient aussi en moyenne quatre fois plus longs, véritables biographies présentant des détails intimes sur leurs passe-temps, leurs particularités et leurs objectifs de vie. La description des qualités des femmes autochtones était pour sa part superficielle, se limitant à des caractéristiques du genre « timides », « gentilles », « attentionnées » et « jolies ». Si les gros titres faisaient souvent allusion aux femmes blanches en utilisant leur prénom, par exemple « Nous t’aimons Jenny » ou « Nous attendons Alicia », ceux concernant les autochtones étaient plutôt impersonnels, « La famille de l’adolescente ne perd pas espoir de la retrouver » ou « La Gendarmerie royale du Canada identifie les restes d’une femme ». Kristen Gilchrist note que « les vies des femmes autochtones n’étaient pas célébrées de la même manière et que leurs morts n’étaient pas pleurées également non plus. Cette place précaire peut avoir de dangereuses répercussions sur la sécurité et le bien-être des femmes autochtones partout au Canada. »

Selon Yasmin Jiwani, le stéréotype de la « femme en perdition », qui rend les médias moins compatissants à l’endroit des victimes d’origine autochtone, est étroitement lié aux stéréotypes sur les femmes autochtones en général, lesquels sont construits et perpétués par les nouvelles. Dans son essai Symbolic and Discursive Violence in Media Representations of Aboriginal Missing and Murdered Women, elle examine les articles publiés pendant sept ans dans The Globe and Mail au sujet des femmes autochtones. Elle a découvert que la couverture qui leur était accordée tournait autour d’histoires de violence, de conflits avec les conseils de bande, de cas d’emprisonnement, de pauvreté et d’état de santé précaire. Dans l’ensemble, les femmes autochtones étaient représentées comme de « lamentables victimes de la pauvreté » et comme des « mères toxicomanes incompétentes incapables de sentiment maternel ». Elle soutient que ces stéréotypes ressortent non seulement parce que ces sujets font les nouvelles, mais aussi en raison du manque de contexte social ou historique fourni pour en expliquer les causes ou les circonstances. On a plutôt tendance à mettre l’accent sur la manière dont les organismes d’aide publics essaient de les aider. Elle écrit : « Ce genre de reportage accentue une représentation particulièrement criminalisante de l’identité autochtone. » Même les articles soulignant les succès de femmes autochtones tendent à renforcer ce stéréotype en les faisant paraître exceptionnelles seulement parce qu’elles ont échappé aux pièges de leur culture. Dans ceux où les femmes étaient victimes de violence, elles étaient dépeintes comme coupables de leur propre mort, les faisant ainsi paraître « moins dignes de compassion, de sympathie et d’engagement indéfectible du public ». Dans une deuxième étude intitulée Missing and Murdered Women: Reproducing Marginality in News Discourse, Yasmin Jiwani a examiné la couverture médiatique des victimes de Robert Pickton (qui n’étaient pas toutes autochtones mais pour la plupart des travailleuses du sexe) et découvert qu’elle leur était sympathique dans la mesure où elle décrivait les femmes comme des personnes précieuses pour leurs amis et aimées de leurs familles. Toutefois, aucun des articles concernant les victimes autochtones n’abordaient les questions structurelles ou historiques plus larges pouvant les avoir menées à la toxicomanie et à la prostitution, comme le racisme, le traumatisme des pensionnats ou les conditions de vie dans leurs propres communautés. Les femmes apparaissent donc encore coupables de leur propre mort parce qu’elles ont choisi un style de vie à risque.

Kristen Gilchrist affirme qu’un sentiment d’« altérité » constitue une autre raison pour laquelle les femmes autochtones disparues obtiennent probablement moins d’attention médiatique. Elle note que dans les cas où les victimes sont blanches, les médias communiquent souvent de la peur et de l’indignation en parlant des violents prédateurs qui hantent « nos » rues pour s’en prendre à « nos filles ». Ce sujet était absent de tous les reportages portant sur les victimes autochtones qu’elle a étudiées. Parallèlement, Warren Goulding suggère que les journalistes préfèrent couvrir des histoires auxquelles les gens peuvent s’identifier et écrit que, dans le cas du tueur en série John Martin Crawford issu de la classe moyenne modeste, la plupart des journalistes blancs ne s’étaient pas identifiés aux victimes autochtones, particulièrement en ce qui concerne les revenus, la classe sociale et d’autres facteurs. Ironiquement, alors que des images d’assassinats et de meurtres en série inondent les nouvelles et les médias de divertissement, les familles des victimes autochtones, elles, doivent encore se battre pour se faire entendre.

Trousse éducative – diversité et médias

La Trousse éducative – diversité et médias est une ensemble de ressources conçues pour les enseignants, les élèves, les corps policiers et le grand public ; on y aborde des sujets brûlant d’actualité comme la haine, les préjugés et les stéréotypes véhiculés dans nos médias et sur Internet. Ce programme comprend des tutoriels de perfectionnement professionnel, des leçons, des activités pédagogiques pour l’élève et des documents d’accompagnement.

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