Expression des autochtones dans les arts et médias

Le chef métis Louis Riel a prédit au XIXe siècle : « Mon peuple va s’endormir pour cent ans et ce seront ses artistes qui le réveilleront. » La plupart des groupes autochtones du Canada privilégiait la tradition orale pour transmettre une idée, un message ou une valeur. Cette transmission orale pouvait se faire alors que les langues maternelles étaient encore bien vivante, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. En un siècle, une dizaine de langues autochtones a complètement disparu et douze sont en danger d’extinction selon l’Atlas du Canada. De nombreuses recherches concluent que seules l’ojibway, le cri et l’inuktitut seront encore des langues vivantes dans cinquante ans.

Certaines nations, comme la Nation huronne-wendate (Québec), collaborent avec les chercheurs universitaires pour revitaliser et réapprendre leur langue maternelle. Traditionnellement, l’écrit n’était pas nécessaire à la survie de la langue. Les histoires transmises par des conteurs extraordinaires pouvaient facilement occupés les longues soirées d’hiver et favoriser la cohésion sociale dans toute la communauté. Comme disaient les Aînés, « écrire quelque chose équivaut à demander la permission de l’oublier ».

La réalité est bien différente aujourd’hui. Les canaux numériques et les satellites, Internet et les réseaux sociaux comme Facebook, la télévision et les consoles de jeux, le télécopieur et le téléphone ont créé de nouvelles relations sociales dans toutes les sociétés, y compris dans les sociétés autochtones. Ces nouvelles relations sociales sont motivées par une recherche de la rapidité et de l’efficacité des communications. Un Cri isolé du nord du Québec peut communiquer et partager son style de vie avec une ou des milliers de personnes vivant à l’autre bout du monde. Armé d’une caméra vidéo, il peut réaliser des entrevues avec les Aînés, enregistrer et conserver pour la postérité leurs récits et leurs histoires. L’écrit permet de réaliser ce que l’oral ne peut pas : sauvegarder, protéger et garder vivant une culture qui serait autrement en danger de disparition.

Pour certains membres des Premières Nations et Inuit du Canada, le succès grandissant et la diffusion rapide des grands médias de communication est la principale cause de l’effritement des fondations culturelles de leurs sociétés. Pour ces personnes, les jeunes privilégient les consoles de jeux aux séjours sur le territoire ancestral, ce qui remet en question la transmission des valeurs traditionnelles et de la langue maternelle. Cette transmission était autrefois basée sur l’écoute et l’apprentissage par l’observation et l’expérience. Pour ces personnes, les nouvelles technologies ont plutôt tendance à favoriser le repli sur soi des jeunes qui ne sont plus attentifs aux messages de leurs parents et des Aînés. Pour d’autres membres des sociétés autochtones, il est indispensable d’utiliser les technologies pour diffuser et développer de nouvelles formes d’expression. Si les jeunes ne viennent plus chercher les savoirs auprès des Aînés, il faut amener les savoirs aux jeunes en utilisant les nouveaux espaces d’expression qu’ils privilégient aujourd’hui. Les arts font partie de ces espaces. Ainsi, le réseau jeunesse des Premières Nations du Québec offre une rubrique dédiée aux arts et à la musique.

Télévision, cinéma et théâtre

C’est durant le dernier quart du XXe siècle que de nombreux Autochtones se sont affirmés en se réappropriant différentes formes d’expression artistique. Ainsi, depuis les années 1970 et dans la continuité de l’affirmation politique des peuples autochtones sur les scènes nationales et internationales, le théâtre, l’écriture, la musique et les productions cinématographiques sont devenus incontournables chez toutes les Premières Nations du Canada et chez les Inuit. Et ce ne sont que quelques exemples de l’extraordinaire vitalité des arts autochtones. Ainsi, au milieu des années 1980, Rez Sisters, de Tomson Highway, et la fondation par Yves Sioui Durand de la troupe Ondinnok marquent l’entrée du théâtre autochtone sur la scène canadienne. Des écrivains autochtones comme Lee Maracle et Richard Wagamese se taillent une place dans le monde férocement compétitif de l’édition. La vitalité des écrivains amérindiens du Québec a été mise en valeur dans un ouvrage récent de Maurizio Gatti (2004). Des maisons d’édition entièrement autochtones, comme Pemmican Books et Theytus Press, font la démonstration que contrôle des médias et grande diffusion vont de pair. Des séries à succès de la CBC comme Au nord du 60e et The Rez placent Tom Jackson et Tina Keeper parmi les personnalités du monde de la télévision.

Par ailleurs, le cinéma documentaire devient le moyen d’expression privilégié de plusieurs autochtones, bien souvent avec le soutien de l’ONF. Parmi ces cinéastes, l’une des plus connue internationalement est sans doute Alanis Obomsawin, à qui l’on doit notamment le film Kanehsatake – 270 ans de résistance, sur la crise d’Oka. La fondation en 1990 du festival Présence autochtone de Montréal permet au cinéma autochtone de profiter d’une couverture médiatique appréciable. Une dernière barrière a sauté quand Atanarjuat : La légende de l’homme rapide, un film du réalisateur inuit Zacharias Kunuk, a remporté la Caméra d’or du meilleur premier film au Festival international de Cannes 2001 et connu un grand succès dans les salles de cinéma partout au Canada. Depuis 2004, le projet Wapikoni Mobile, un projet de studio de cinéma itinérant fondé par Manon Barbeau, permet de rejoindre l’ensemble des jeunes autochtones du Québec en leur permettant de s’initier, à l’aide de formateurs, aux techniques cinématographiques.

Musique et réseaux de radio

Heureusement, des chansons « exotiques » comme Halfbreed et Running Bear sont maintenant choses du passé et il appartient désormais aux musiciens autochtones eux-mêmes d’évoquer le quotidien de leur communauté à travers leurs souffrances mais aussi leurs réussites. Avec l’appui de la Loi sur le contenu canadien (qui stipule qu’au moins 35 pour cent de la musique diffusée par les stations de radio doit être d’origine canadienne), des chanteurs comme Buffy Sainte-Marie, Susan Aglukark ou Florent Vollant ont été applaudis par la critique et largement adoptés par le grand public. Ils ont ainsi contribué à ouvrir la voie à une nouvelle génération de chanteurs et de musiciens autochtones. Le succès des rappeurs Shauit et Samian montre comment la production musicale peut s’inscrire dans des dynamiques d’affirmation identitaire et de guérison sociale qui dépassent les frontières des communautés. La production musicale en milieu autochtone s’apparente bien souvent aujourd’hui à un acte d’engagement social, dans les termes de Guy Sioui Durand, qui s’exprime moins par des questions et réflexions ouvertement politiques mais bien plus par des discours d’espoir véhiculés par les jeunes. [1] Par ailleurs, des artistes non-autochtones contribuent au rapprochement des cultures en rendant hommage à l’héritage des Premiers Peuples. On pense ici à l’album de Cholé Ste Marie, «Nitshisseniten e tshissenitamin» (Je sais que tu sais) dans lequel l’artiste québécoise chante entièrement en langue innue. Les textes reprennent des chansons et des poèmes du chanteur Philippe McKenzie et de la poète Joséphine Bacon, tous deux membres de la Nation innue.

Les réseaux de radio autochtones, le Réseau de télévision des peuples autochtones APTN, (présent depuis 1999 dans les stations de base du câble), les sites internet Inui Tapiriit Kanatami (ITK) ou Isuma.tv contribuent tous à permettre aux peuples autochtones de communier dans leur culture et de se raconter aux autres.

Internet

Le magazine en ligne Premières Nations se veut un moyen d’expression par internet et une vitrine sur le monde des Premières nations. Terres en vues consacre une page entière sur les arts visuels autochtones. Par ailleurs, le site Native Drums est un bel hommage à la musique du tambour. Le site Tekarep est quant à lui un hommage et un portrait de la musique de l’une des 10 Premières Nations du Québec, les Atikamekw.

On assiste également au développement de nombreux sites de réseaux sociaux. Aboriginal Canada est une page Facebook dédiée à la communication entre Métis, amérindiens et inuit du Canada. Encore plus que Facebook, le réseau social Bebo rencontre un grand succès auprès des jeunes autochtones, comme le relève Aurélie Hot dans un article consacré aux Inuit du Nunavut [2] et Jean-François Savard dans son article sur les communautés virtuelles autochtones. [3] Le site Turning point est espace virtuel de rencontres et d’échanges entre autochtones et non-autochtones du Canada.

Bien qu’il y a eu très peu de participation Autochtone dans l’industrie vidéoludique jusqu’à récemment, la situation commence à s’amméliorer : Path of the Elders (2009) est un jeu en ligne qui a été créé par le Conseil des chefs Mushgeowuk, le Centre for Indigenous Research, Culture, Language and Education de l’Université Carleton, et d’autres organismes pédagogiques axés sur la culture Crie et Ojibwé et l’histoire de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois.

On notera enfin cette initiative très intéressante d’un regroupement de représentants autochtones, de chercheurs universitaires et d’informaticiens qui ont créé le site Aboriginal Territories in Cyberspace et dont l’objectif est de favoriser l’autonomisation des Peuples Autochtones dans l’utilisation des nouvelles technologies.

 


[1] Gatti, Maurizio. (2004) Littérature amérindienne au Québec, écrits de langues françaises, Montréal: Hurtubise HMH.
[2] Audet, Véronique. (2005) “Les chansons et musiques populaires innues: contexte, signification et pouvoir dans les expériences sociales de jeunes Innus,” Recherches amérindiennes au Québec, 35:3, 31-38.
[3] Hot, Aurélie. (2010) «L’appropriation communautaire des médias au Nunavut: l’exemple du site de réseaux sociaux bebo», Cahiers du CIÉRA, 51-72.
[4] Savard, Jean-François. (2010) «Communautés virtuelles et appropriations autochtones: trois hypothèses à explorer», Cahiers du CIÉRA, 99-118.

 

Trousse éducative – diversité et médias

La Trousse éducative – diversité et médias est une ensemble de ressources conçues pour les enseignants, les élèves, les corps policiers et le grand public ; on y aborde des sujets brûlant d’actualité comme la haine, les préjugés et les stéréotypes véhiculés dans nos médias et sur Internet. Ce programme comprend des tutoriels de perfectionnement professionnel, des leçons, des activités pédagogiques pour l’élève et des documents d’accompagnement.

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