Comprendre la propagande haineuse sur Internet

Internet est devenu l’outil de communication par excellence partout dans le monde, et cette portée internationale, combinée à l’impossibilité de surveiller toutes les communications, en a fait l’outil de prédilection qui permet aujourd’hui aux extrémistes de renouveler les vieilles haines, de réunir des fonds et de recruter des membres. La quantité et la sophistication des sites web extrémistes se sont accrues au même rythme que l’expansion d’Internet.

Tel que mentionné en introduction, le Digital Terrorism and Hate Project du Simon Wiesenthal Center a répertorié plus de 14 000 sites Web, forums, blogues et publications sur des réseaux sociaux estimés problématiques. [1]  

Les plateformes de réseautage social sont parmi les plus problématiques. Certains groupes haineux ont développé leurs propres versions de ces sites tels que New Saxon, « un site de réseautage social pour les personnes d’ascendance européenne », produit par le groupe néonazi américain National Socialist Movement. Les groupes extrémistes présents sur Facebook incluent Stormfront, National Socialist Life, Libertarian National Social Movement, Aryan Guard, FARC, Al Shabab Mujahideen, Hamas, Hezbollah, Faloja Forum, Support Taliban et une panoplie de sites anti-israéliens. Le Simon Wiesenthal Center travaille activement avec Facebook afin d’y supprimer les pages haineuses, mais dans l’ensemble et malgré les meilleurs efforts, la prolifération de la propagande haineuse a, jusqu’à maintenant, surpassé tous les efforts de suppression.

Cultures de la haine

Les jeunes n’ont pas à être témoins de propos ouvertement haineux pour être exposés à la propagande haineuse sur Internet. Plus communes encore sont ce que l’on pourrait appeler « les cultures de la haine » : des communautés au sein desquelles le racisme, la misogynie et autres préjugés sont normalisés. À travers les mécanismes de radicalisation des groupes de même idéologie, ceux et celles qui joignent les rangs de ces communautés verront leurs propres opinions influencées par les valeurs desdites communautés.

À titre d’exemple : la culture du jeu en ligne. En 2010, GAMBIT, le laboratoire de jeux du MIT, a mené une expérience au cours de laquelle des joueurs adoptaient des noms d’écran qui les identifiaient comme des membres de groupes minoritaires tels que « Fier_Musulman » et « FiertéGaie90 », tandis qu’ils jouaient à Halo:Reach sur Xbox Live. Dans chacun des cas, bien que les joueurs ne se comportaient pas différemment de leurs habitudes, ils ont été abondamment invectivés et, dans certains cas, voire tués dans le jeu par les membres de leur propre équipe.

Dans le même ordre d’idées, plusieurs environnements Internet, notamment ceux populaires auprès des garçons adolescents, comportent des niveaux « de base » relativement élevés de racisme, de sexisme et d’homophobie. Les sites hébergeant des contenus créés par l’utilisateur, tels eBaum’s World, Newgrounds et 4chan, se font quant à eux une vertu d’être offensants. Cette haine fluctuante peut parfois se transformer et prendre des formes plus ciblées et organisées. Par exemple, dans le jeu multijoueur World of Warcraft, la colère des joueurs envers les « fermiers d’or », des joueurs professionnels résidant pour la majorité en Asie et qui s’adonnent au jeu dans le seul but de vendre des personnages ou des articles à d’autres joueurs, s’est muée en une animosité omniprésente envers les personnes asiatiques en général, plus particulièrement les Chinois. La résultante s’est traduite par la production de films, à l’intérieur du jeu, simulant des joueurs chinois basés sur des stéréotypes classiques, comme un personnage de « poupée chinoise », l’idée que les Chinois kidnappent des chats et des chiens domestiques pour les manger (bien qu’il n’existe aucun animal de ce genre dans le jeu) ainsi que des attaques organisées sur des personnages perçus comme étant « chinois ».

Ceci n’est qu’un exemple des différentes façons dont les propos haineux en ligne peuvent causer préjudice, soit en transformant Internet en un environnement hostile pour les membres de groupes ciblés. Les semeurs de haine ou « trolls » parcourent les sites grand public, y laissant des remarques racistes ou autrement haineuses dans le but d’inciter des réactions ou des commentaires sympathisants des autres utilisateurs. [2] En fait, une étude menée en 2004 a démontré que, dans les bavardoirs faisant l’objet d’une modération, un participant sur cinq était exposé à des remarques négatives ciblant un groupe racial ou ethnique comparativement à près de deux tiers des participants dans les bavardoirs non modérés. [3] Aujourd’hui, presque toutes les communications en ligne ne font l’objet d’aucune forme de modération.

L’exposition au sectarisme ou à la haine en ligne peut avoir une incidence beaucoup plus sérieuse que le simple malaise ou sentiment de rejet. Des études ont démontré que l’exposition à la discrimination en ligne peut provoquer stress, anxiété et dépression. [4]

Formes de propagande haineuse sur Internet

Sites web : Comme pour tout autre contenu en ligne, la propagande haineuse sur Internet prend plusieurs formes. La forme la plus reconnue est celle représentée par les sites web et les blogues tenus par des groupes haineux : en fait, les groupes haineux ont été parmi les premiers adhérents à Internet, transposant littéralement leur matériel existant tout d’abord dans des groupes de discussion pour ensuite évoluer vers des pages web. Bien que la publication web soit beaucoup plus économique et commode que la publication imprimée, les techniques et les coûts reliés à la création d’un site web, à l’avènement d’Internet, faisaient en sorte que seuls les groupes haineux d’importance pouvaient se permettre une présence en ligne. Aujourd’hui, grâce à la grande disponibilité des plateformes de blogage et aux logiciels conviviaux de publication, les sites haineux ont proliféré. Bien que la plupart de ces sites soient de simples topos, les plus sophistiqués d’entre eux imitent les populaires sites web commerciaux de différentes façons, plusieurs offrants du matériel audiovisuel et des forums de discussion, tandis que certains présentent une mise en page et des graphiques d’allure  professionnelle. Un petit nombre de ces sites web sont conçus spécifiquement pour attirer les jeunes et les enfants, tel le site Al-Fateh (« Le conquérant ») parrainé par le Hamas et qui présente des contenus faisant la promotion du terrorisme suicidaire.

Musique et vidéos : Beaucoup d’adolescents se tournent vers les sous-cultures et genres musicaux pour définir leur identité et les producteurs de musique haineuse en tirent avantage. Bien que le rock haineux ne soit plus la vache à lait d’antan pour les groupes haineux d’importance, lesquels ont fait face aux mêmes tribulations que l’industrie de la musique grand public et les frais de leurs propres guerres intestines [5], il demeure largement présent non seulement sur les sites haineux, mais également sur les sites de partage de fichiers et les services grand public tels que YouTube et iTunes. Les groupes haineux utilisent également les services de partage vidéo du web pour coupler les jeunes en mal d’encadrement, de soutien et de validation à des incitateurs à la haine tels que David Duke et Anwar Al-Awlaki d’Al-Qaïda.

Jeux : Les groupes haineux font des efforts semblables pour attirer les jeunes à partir de jeux vidéo bien que ces jeux tendent à être rudimentaires et moins efficaces que la musique : il est plus facile de créer de la musique punk ou heavy metal amateur que de produire un jeu vidéo de qualité. La plupart sont de simples jeux Flash qui n’offrent que peu de valeur et n’incitent pas à être rejoués, tel le jeu antimusulman Minaret Attack ; quelques-uns toutefois, tel le jeu Special Force produit par le Hezbollah, aspirent à atteindre un niveau de jeu commercial. Il est difficile d’imaginer des jeunes jouer à l’un ou l’autre de ces jeux, quoique leur côté outrancier puisse procurer un certain plaisir coupable.

Peut-être plus significative encore est la manière dont les groupes haineux se sont servis des jeux pour encourager les utilisateurs à participer à leurs sites et forums. Ceci, encore une fois, est le reflet d’une tendance généralisée : la « ludification » est devenue un mot des plus à la mode sur Internet. Comme pour les joueurs de World of Warcraft et autres jeux en ligne, les participants de sites tels que Stormfront ou Salafi Media atteignent des « niveaux » croissants au fur et à mesure de leur participation : contribuer, commenter et prendre en charge de nouvelles responsabilités telles que la modération des commentaires peuvent permettre aux participants d’obtenir un meilleur statut ou des titres et privilèges spéciaux.

Réseautage social : Les réseaux sociaux sur Internet encouragent l’interaction du groupe et affermissent les liens entre ses membres. Les sites tels que Facebook et Twitter sont utilisés afin de rejoindre et de recruter des membres par le truchement de pages partisanes, de fils de syndication ou de groupes haineux. Certains groupes haineux créent leurs propres sites de réseautage social, mais ils ne sont, somme toute, pas pertinents : il est beaucoup plus efficace de rejoindre les jeunes à partir des sites commerciaux qu’ils utilisent déjà. Bien que Facebook ait amélioré sa façon de traiter les plaintes concernant le matériel incitant à la violence, les groupes haineux plus obscurs continuent de l’utiliser comme plateforme.

Le plus grand avantage des médias sociaux n’est pas qu’ils permettent aux groupes haineux de rejoindre les jeunes mais qu’ils permettent aux jeunes de disséminer eux-mêmes le matériel haineux. La capacité des médias sociaux à aider les jeunes s’intéressant à la haine à trouver des amis et des mentors est la clé qui permet de développer le sentiment d’identité collective, clé qui revêt une très grande importance dans le processus de radicalisation.

Contact involontaire : De par la nature réseautée d’Internet, il est également possible pour des jeunes de croiser des contenus haineux par pur hasard. En fait, tel que révélé dans l’étude Jeunes Canadiens dans un monde branché menée en 2001 par HabiloMédias, 7 % des élèves interrogés ont répondu être tombés par hasard sur des contenus haineux comparativement à 5 % qui ont avoué les avoir trouvés sciemment.

Les contacts involontaires peuvent survenir par le truchement de résultats obtenus dans un moteur de recherche (les sites masqués utilisent une panoplie de moyens pour s’assurer d’apparaître dans les recherches sur des sujets inoffensifs) ou lorsque le contenu haineux est logé sur des sites d’intérêt général. Le jeu Border Patrol, où des joueurs tirent sur des Mexicains tentant de passer la frontière américaine et qui semble avoir pour origine le site web White Aryan Resistance, peut également être retrouvé sur eBaum’sWorld, un site hébergeant des jeux et des vidéos Flash des plus populaires auprès des garçons adolescents. Certains groupes ont également réussi à pirater d’autres sites pour y propager leur message, tout comme l’a fait un groupe anonyme ayant piraté le site du Jerusalem Online pour y publier des commentaires antisémites.

Caractéristiques/Techniques courantes

Une évaluation des messages Internet publiés par des groupes haineux suggère qu’une variété de techniques sont utilisées de concert pour renforcer l’identité des groupes haineux, réduire les menaces externes et recruter de nouveaux membres. [6] Il est important de rappeler que les techniques ne servent pas toutes nécessairement à recruter des personnes, mais plutôt à les guider à travers les différentes étapes de la radicalisation : certaines servent à développer un soutien général, tandis que d’autres convertissent les sympathisants occasionnels en membres actifs, poussant certains à des actions concrètes.

Éducation – Une technique utilisée par plusieurs site haineux afin d’obtenir un appui général est de présenter le contenu de leur site web comme étant éducatif. Cela n’est pas seulement vrai pour les sites personnifiant des sources d’information conventionnelles, mais également pour les sites plus ouvertement haineux qui disent offrir aux visiteurs « la vraie histoire ». De nombreux sites manifestement haineux attaquent le système d’éducation conventionnel et incitent leurs sympathisants à « instruire » leurs amis, familles et communautés sur la « vérité ».

Approche grand public – Malgré leur mépris du système d’éducation et des médias grand public, les sites haineux adoptent nombre de leurs indicateurs de crédibilité : des citations provenant de veilles éditions de l’Encyclopedia Britannica, par exemple, ou des citations sciemment sélectionnées d’articles provenant de sources fiables telles que le Wall Street Journal. Une étude a démontré qu’un tiers des sites haineux démentent être racistes ou faire partie d’un groupe haineux, tout en faisant souvent usage d’un langage calomnieux. Par exemple, la page d’accueil de Radio Islam affiche en haut, à gauche, le message « Pas de haine. Pas de violence. Des races ? Une seule race humaine » et simultanément, dans le coin supérieur droit, « Connais ton ennemi ! Pas de temps à perdre. Agis maintenant ! ». [7]

Négationnisme – La tactique de désinformation la plus connue est le négationnisme, plus souvent utilisée pour alléguer que l’Holocauste n’a jamais existé ou a été exagéré. Ces types de sites se basent sur des arguments techniques élaborés sur l’absorption des gaz ou la fumigation des wagons : les lecteurs qui ne possèdent pas les connaissances techniques nécessaires pour réfuter les dires du rédacteur ne seront évidemment pas en mesure de réfuter les conclusions générales qui en seront tirées.

Pseudoscience – L’utilisation d’un flot de prétendus « faits » et de statistiques est le sceau d’une autre technique employée par les groupes haineux : la désinformation par pseudoscience. Plusieurs sites s’appuient sur des théories désuètes telles que l’eugénique et la phrénologie pour étayer leurs arguments.

Développement de la solidarité du groupe – Nombre des techniques utilisées par les groupes haineux sont destinées à développer la solidarité du groupe. Des appels à la protection du groupe, et en particulier des membres les plus vulnérables, sont utiles pour développer le soutien général et la radicalisation des sympathisants.

Discours héroïque – En plus de développer la solidarité du groupe, les groupes haineux tentent d’alimenter l’estime de soi de leurs membres en leur offrant des occasions de se voir comme des héros à la défense de leur groupe. En plus d’encourager les sympathisants à devenir des membres actifs, ce discours « héros contre méchant » offre une identité positive et une structure pouvant être utilisées par les membres pour donner un sens à leurs vies.

Nationalisme – Dans le même ordre d’idées, les groupes haineux tirent avantage des allégeances au groupe en se représentant comme les défenseurs de leur nation et en définissant les groupes considérés « autres » comme les ennemis. Par exemple, à la suite des attentats du 11 septembre, de nombreux groupes d’extrême droite ont non seulement tourné leur attention vers les musulmans mais ont également allégué qu’Israël y était pour quelque chose.

Religion – L’appel à la religion peut être un outil encore plus puissant au développement de la solidarité. Presque tous les groupes haineux le font d’une manière ou d’une autre, que ce soit pour se donner l’autorité nécessaire afin d’appuyer leurs allégations ou pour nier la légitimité de « l’autre ».

Tactiques alarmistes – La création d’un sentiment d’urgence face à une menace est un élément essentiel pour la radicalisation des membres de groupes haineux. Ils utilisent aussi très efficacement les questions actuelles et litigieuses afin de transformer les peurs et les inquiétudes en haine : par exemple, les groupes haineux américains ont utilisé l’élection de Barack Obama, ainsi que la fausse « controverse » de son lieu de naissance, pour augmenter leurs appuis ; pendant ce temps, au Royaume-Uni, les inquiétudes reliées à l’immigration ont mené à la création d’un tout nouveau groupe haineux, la English Defence League.

Symboles haineux – Les groupes haineux continuent d’utiliser en guise d’images de « marque » des symboles bien connus comme le swastika nazi ou la croix embrasée du Ku Klux Klan. Toutefois, ils utilisent également des symboles neutres comme la croix celtique et les runes païennes, les récupérant à titre d’emblèmes de la suprématie blanche. L’Anti-Defamation League allègue que ces symboles haineux sont plus que de simples symboles : « Ils sont conçus pour inspirer un sentiment de peur et d’insécurité. [Ils] donnent aux membres un sentiment de puissance et d’appartenance, leur offrant un moyen d’identifier rapidement ceux qui partagent leur idéologie ». [8]

Altérisation – Enfin, les groupes haineux présentent les « autres » de façon à mettre en relief la différence, en les décrivant comme des êtres étranges, voire inhumains. Ceci s’effectue souvent au moyen de la caricature ou du stéréotype, de l’injure ou de l’idéologie : dans certains cas, des groupes haineux allégueront que les autres ne sont littéralement pas humains, comme dans l’utilisation de l’expression « mud people » (« peuple de boue ») pour désigner les personnes noires et l’allégation selon laquelle les juifs sont les descendants de Satan. La déshumanisation est un des mécanismes de base de la radicalisation et elle est nécessaire aux groupes haineux afin de promouvoir efficacement leur ultime message : l’annihilation de tout groupe est justifiée.
Sites Web déguisés et messages implicites

Différents auteurs [9] font une distinction entre les sites web ouvertement haineux et les sites haineux déguisés ou masqués. Les sites ouvertement haineux promeuvent activement la haine contre d’autres groupes, présentant une propagande raciste ou offrant des communautés haineuses en ligne. En revanche, les sites web déguisés perpétuent intentionnellement la haine par le truchement de messages plus implicites et trompeurs, prenant l’apparence de sources légitimes d’opinion ou d’information. Les jeunes sont vulnérables à ce genre de contenu puisque, comme l’ont démontré les recherches, beaucoup n’ont pas la capacité d’évaluer de façon éclairée les sites haineux déguisés. [10]

À première vue, les sites web déguisés apparaissent documentés et professionnels, se basant sur les valeurs fondamentales de « vérité et liberté d’expression ». Nombre d’entre eux tentent de masquer leur agenda raciste derrière un message plus modéré. Par exemple, Melissa Guille du Canadian Heritage Alliance (CHA) nie le fait que le CHA soit un site haineux, arguant qu’au contraire le site se préoccupe de « garder le Canada pour les Canadiens » et de « débarrasser la société du courant anti-blanc ». [11]

Un phénomène associé est ce qu’on a appelé le « racisme raisonnable ». [12] Il s’agit de sites haineux qui présentent leur contenu comme une provocation ou un débat politique, étayant le tout sur la pseudoscience et une logique tordue plutôt que sur l’expression sans ambages de la haine. Un exemple classique de ceci est le site web Stormfront qui, comparativement à d’autres sites haineux suprématistes, utilise un discours apparaissant moins injurieux et indéniablement haineux afin de donner une impression inoffensive aux lecteurs naïfs. [13] Des études suggèrent que bien que les images et messages stéréotypés des sites haineux (comme les swastikas embrasés, par exemple) produisent un effet plus immédiat sur les visiteurs, ces effets ne sont pas durables, exception faite des visiteurs qui sont déjà réceptifs aux messages extrémistes ou de haine. Toutefois, les messages haineux plus implicites ont un pouvoir persuasif plus durable. [14]

Idéologies haineuses

Le phénomène des sites haineux déguisés et du « racisme raisonnable » signifie qu’il peut être parfois difficile pour les jeunes de reconnaître les sites haineux lorsqu’ils les rencontrent. Ce qui distingue les authentiques groupes haineux des sites de débat politique légitimes est la présence d’une vision particulière du monde et de croyances pouvant être définies comme une « idéologie de la haine » : une histoire ou un mythe fondamental perpétués par le groupe pour définir son identité, établir la déshumanisation de l’autre menaçant cette identité, justifier et encourager la violence dans la défense de l’identité.

Les idéologies de la haine partagent un certain nombre de caractéristiques :

L’autre – Le concept d’un groupe cible (ou de plusieurs groupes) désigné comme étant « l’autre » est un élément fondamental de toute idéologie de la haine. Toutefois, il ne s’agit pas du groupe tel qu’il existe en réalité, mais bien d’une fiction créée afin de solidifier l’identité du groupe haineux et de justifier son existence et ses actions. Pour y parvenir, « l’autre » doit être à la fois représenté comme inférieur afin d’établir la supériorité du groupe haineux et menaçant pour établir le besoin d’agir contre lui. [15]

« L’autre » n’est pas nécessairement présenté comme une menace physique, mais plus couramment perçu comme une menace à l’identité du groupe : une étude menée en 2002 sur les bavardoirs racistes a démontré que les participants répondaient moins sévèrement à la possibilité de menaces matérielles (comme perdre son emploi au bénéfice de « l’autre ») et plus viscéralement aux scénarios selon lesquels « l’autre » attentait à l’intégrité ou à la pureté du groupe, plus particulièrement par le truchement de relations sexuelles ou de mariages interraciaux. [16]

La plupart des groupes haineux font plutôt attention de ne pas enfreindre les lois sur la propagande haineuse, ce qui signifie qu’ils n’incitent pas ouvertement à la violence envers leurs cibles sur Internet. Au lieu de cela, ils présentent des histoires et des interprétations déformées des événements afin de suggérer implicitement que la violence est nécessaire à la préservation du statut et de la pureté du groupe.

Le « passé glorieux » – Un autre élément essentiel de l’idéologie de la haine est la notion selon laquelle le groupe a été destitué de son passé autrefois glorieux. En règle générale, cette déchéance est présentée comme étant le fait de « l’autre » ou de membres du groupe ayant été floués ou renversés par « l’autre ». Par conséquent, ce n’est qu’en vainquant ou en détruisant « l’autre » que ce passé glorieux pourra être reconquis. Les membres de groupes haineux doivent être informés de ce passé glorieux puisque leurs ennemis ont tout fait pour les effacer de l’histoire. Voilà pourquoi les groupes suprématistes sont si préoccupés par les initiatives introduisant des éléments multiculturels dans les classes d’histoire et aussi pourquoi les skinheads considèrent le Mois de l’histoire des Noirs comme une occasion de recrutement.

Victimisation – Malgré qu’ils présentent « l’autre » comme un être intrinsèquement inférieur, le fait de se poser en victimes, et de rejeter toute idée que « l’autre » puisse être la victime, est fondamental aux idéologies de la haine. Par exemple, un article abondamment reproduit de David Duke, un ancien grand gourou du Ku Klux Klan, allègue que les Blancs sont les vraies victimes de l’esclavage. En plus d’éliminer toute possible sympathie pour l’ennemi, la victimisation est extraordinairement efficace dans son pouvoir attrayant auprès des jeunes qui sont les plus vulnérables aux messages haineux.

Sanction divine ou naturelle – Un concept connexe est celui selon lequel l’intra-groupe est supérieur par décret divin ou naturel. Les groupes haineux à caractère raciste utilisent souvent des théories génétiques ou anthropologiques désuètes ou déformées pour alléguer leur supériorité, tandis que d’autres arguent que leur statut particulier a été accordé par Dieu. Dans ces deux cas, les allégations servent à nier l’humanité de « l’autre » et ainsi à justifier la haine de l’intra-groupe.
Ce concept de la sanction particulière se manifeste de deux façons : d’abord l’idée d’un affrontement final à venir, au cours duquel le groupe vaincra ses ennemis et reprendra sa place légitime. Pour la plupart des groupes haineux, cette idée demeurera au stade de mythe, mais certains groupes, et plus souvent certaines personnes, agiront au nom de cette idée. Ensuite, le statut particulier du groupe élève ses défaites au rang de martyre. Voilà un thème des plus récurrents dans le matériel haineux et un autre outil efficace dans la radicalisation des sympathisants : de nombreux membres de groupes d’extrême droite, par exemple, considèrent les actions des agents fédéraux américains à Ruby Ridge et Waco comme des faits inspirants.

 


[1] Digital Hate and Terrorism Project. (2011) Simon Wiesenthal Center.
[2] Tynes et al. Online Racial Discrimination and Psychological Adjustment Among Adolescents. Journal of Adolescent Health, 2008; 43 (6): 565
[3] Tynes et al. Adolescence, race, and ethnicity on the Internet: A comparison of discourse in monitored vs. unmonitored chat rooms. Applied Developmental Psychology 25 (2004) 667–684.
[4] Tynes (2008)
[5] Kim, T.K. (2006). White Noise. Intelligence Report, 121.
[6] McNamee, L., Pena, J., & Peterson, B. (2010). A Call to Educate, Participate, Invoke and Indict: Understanding the Communication of Online Hate Groups. Communication Monographs, 77(2), 257-280.
[7] Chiang, C., Gerstenfeld, P., & Grant, D. (2003). Hate Online: A Content Analysis of Extremist Internet Sites. Analyses of Social Issues and Public Policy, 3(1), 29-44.
[8] Anti-Defamation League. (2001). Poisoning the Web - Internet as a Hate Tool. ADL: Fighting Anti-Semitism, Bigotry and Extremism. Consulté le 20 juillet 2011. http://www.adl.org/poisoning_web/net_hate_tool.asp
[9] Daniels, J. (2008). Race, Civil Rights, and Hate Speech in the Digital Era. Learning Race and Ethnicity: Youth and Digital Media (pp. 129-154). Cambridge, MA: MIT Press.; McNamee, Pena & Peterson (2010)[10] Daniels, J. (2008). Race, Civil Rights, and Hate Speech in the Digital Era. Learning Race and Ethnicity: Youth and Digital Media (pp. 129-154). Cambridge, MA: MIT Press.
[11] Guille, M. (2006). Canadian Heritage Alliance Video. Online Video Guide. Consulté le 15 juillet 2011. from http://www.ovguide.com/canadian-heritage-alliance-9202a8c04000641f80000000005
[12] Meddaugh, P. M. (2009). Hate Speech or «Reasonable Racism?» The Other in Stormfront. Journal of Mass Media Ethics, 24(4), 251-268.
[13] Idem.
[14] Amon, K. (2010). Grooming for Terror: the Internet and Young People. Psychiatry, Psychology & Law, 17(3), 424-437.; Chhabra, C. (2010). Mining You-Tube to Discover Extremist Videos, Users and Hidden Communities. Information Retrieval Technology, 6458, 13-24 .; Lee, E., & Leets, L. (2002). Persuasive Storytelling by Hate Groups Online - Examining Its Effects on Adolescents. American Behavioural Scientist, 45(6), 927-957.
[15] Meddaugh (2009)
[16] Glaser, J. (2002). Studying Hate Crime With the Internet: What Makes Racists Advocate Racial Violence? Journal of Social Issues, 58 (1), 177-193.

Trousse éducative – diversité et médias

La Trousse éducative – diversité et médias est une ensemble de ressources conçues pour les enseignants, les élèves, les corps policiers et le grand public ; on y aborde des sujets brûlant d’actualité comme la haine, les préjugés et les stéréotypes véhiculés dans nos médias et sur Internet. Ce programme comprend des tutoriels de perfectionnement professionnel, des leçons, des activités pédagogiques pour l’élève et des documents d’accompagnement.

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