Les effets de la propagande haineuse sur Internet

La radicalisation réfère au processus par lequel les personnes en arrivent à croire que la défense de leur propre groupe peut justifier la violence contre les autres et même contre eux-mêmes. Les membres d’un groupe n’ont pas tous le même degré de radicalisation ; en fait, au sein même d’un groupe haineux, seul un petit nombre de personnes peuvent être radicalisées au point d’inciter à la violence et de passer aux actes. De ce fait, le recrutement mené par les groupes sectaires ne s’effectue pas en une seule étape, mais à travers un processus graduel où les membres infusent de plus en plus de leurs identités à l’intérieur du groupe et de son idéologie.

Le processus de tout groupe ou mouvement s’apparente à une pyramide : sa base est constituée de sympathisants qui soutiennent le groupe et partagent ses idéaux mais qui n’y participent pas activement. Ils forment généralement la majorité du groupe mais sont également ceux qui s’y investissent le moins.

Le niveau suivant regroupe ce que nous pourrions appeler les membres, soit les personnes qui s’identifient avec conviction au groupe et participent à ses activités quotidiennes.

Enfin, le dernier niveau regroupe les activistes, soit les membres qui s’identifient avec le plus de conviction au groupe et qui sont les plus susceptibles de prendre des positions radicales et de poser des actes démesurés.

Le processus de radicalisation peut être interprété comme la façon dont les membres grimpent les échelons de la pyramide, s’identifiant ainsi de plus en plus au groupe et devenant par le fait même plus disposés à appuyer des actions extrêmes et même à y participer.

Dans leur article Mechanisms of Political Radicalization [1], Clark McCauley et Sophia Moskalenko identifient 12 mécanismes pouvant amener une personne ou un groupe à se radicaliser. Dans la plupart des cas de radicalisation, plus d’un mécanisme entre en jeu et, de ceux-ci, cinq sont pertinents à l’étude de la propagande haineuse sur Internet :

Le risque de dérive – Il est rare que la radicalisation se manifeste à la suite d’une seule action ou d’un seul événement, mais bien plutôt à la suite d’une accumulation de petits éléments. Des recherches ont démontré que les personnes font montre d’un zèle formidable quand vient le moment de justifier leurs actions, même les actions qu’elles jugent normalement répréhensibles. (Par exemple, une personne qui oublie de laisser un pourboire au restaurant pourrait rétroactivement trouver des défauts au service afin de justifier son geste.) Ceci peut engendrer une modification de nos valeurs morales : une fois que nous avons établi que quelque chose que nous considérions répréhensible auparavant est dorénavant acceptable, il devient alors acceptable de poser des actions plus extrêmes. Cet effet est particulièrement puissant en ligne, où les conséquences sont moins qu’apparentes : entre le fait de lire des contenus haineux et de les créer, il peut n’y avoir qu’un pas.

Le pouvoir de l’amour – Les effets sociaux et affectifs découlant de l’appartenance à un groupe peuvent être tout aussi puissants que la cause ou l’idéologie, quelle qu’elle soit, de ce groupe. Des recherches ont démontré que les membres de groupes haineux, tels les « skinheads », joueront un rôle de mentors ou de « grands frères » auprès des jeunes plus vulnérables, leur prêtant une oreille attentive, leur offrant des réponses à leurs problèmes et des façons d’y réagir. Les jeunes recrutés par des sites haineux proviennent pour la plupart de familles monoparentales ou souffrent d’un manque affectif ou moral. Les groupes haineux se substituent alors aux familles de ces jeunes désenchantés et vulnérables. [2]

La radicalisation des groupes de même idéologie – Tous les groupes sont assujettis à un phénomène selon lequel l’opinion d’un membre moyen du groupe se radicalisera au fil du temps. Ceci pourrait être attribuable au fait que plus votre opinion diffère de celle de la majorité, plus vous vous sentez obligé de vous conformer ; ainsi, ceux qui sont en désaccord avec la majorité changeront probablement d’avis tandis que ceux qui sont en accord maintiendront leur opinion ou durciront leur point de vue. À titre d’exemple, le Weather Underground, un groupe anti-guerre américain, est passé dans les années 1970 de groupe de protestation politique à un groupe terroriste en raison de guerres intestines à savoir qui était le « plus radical ».

Radicalisation dans l’isolement ou la menace – Les personnes s’identifieront davantage à un groupe si celui-ci semble être isolé ou faire face à des menaces externes. Un exemple classique est le peloton ou l’escouade de soldats en temps de guerre : il n’est pas rare pour des soldats de sacrifier volontairement leur vie pour sauver d’autres membres du groupe. Le même mécanisme peut être appliqué à tout groupe se sentant menacé, surtout si les membres planifient ou commettent des crimes ou des actes de violence.

La déshumanisation – Enfin, une dernière technique servant à favoriser la radicalisation est utilisée lorsqu’on représente les groupes opposés comme étant non humains. Ceci a pour effet de tirer une ligne nette entre les intra-groupes et les hors-groupes et de faciliter la justification de toute action contre ceux-ci. Par exemple, au cours de la Deuxième Guerre mondiale, les Japonais étaient représentés de manière très caricaturée dans la propagande américaine : toujours stéréotypés, souvent menaçants et parfois monstrueux ; il en est résulté qu’approximativement la moitié des soldats américains étaient favorables à l’extermination de la nation japonaise une fois la guerre terminée. En fait, les militaires qui n’avaient pas été au front étaient les plus grands défenseurs de l’extermination, suggérant ainsi que l’exposition à la propagande et non leur contact réel avec l’ennemi était la cause de leur parti pris. [3]

Victimes et auteurs de propagande haineuse

La haine peut toucher une profusion de groupes. Au-delà des groupes ethniques, des recherches menées par l’Alberta Hate and Bias Crime and Incidents Committee ont démontré qu’au Canada, les groupes haineux ciblaient fréquemment les groupes sikhs, musulmans et juifs en raison de leur appartenance religieuse. [4]

Bien que la haine raciale et la haine religieuse soient dominantes, la haine envers la communauté gaie est aussi courante. Une étude de Calgary a révélé que plus de 60 % des répondants, provenant de la communauté gaie et lesbienne, avaient subi des agressions verbales et que 20 % avaient été victimes d’agressions physiques en raison de leur orientation sexuelle. [5] Ces conclusions reflètent les résultats d’études similaires menées dans d’autres parties du Canada et aux États-Unis. Les personnes transgenres et transsexuelles sont également, de manière disproportionnée, la cible de groupes haineux. Les bisexuels sont quant à eux ciblés moins souvent par les groupes haineux, bien que cela soit en partie causé par la plus grande réticence des personnes bisexuelles à dénoncer des crimes par crainte de représailles. [6] C’est donc sans surprise qu’il est possible d’établir un lien étroit entre la haine et la cyberintimidation : par exemple, les jeunes GLBT sont presque deux fois plus susceptibles de dénoncer le fait d’avoir été intimidés en ligne. [7]

En Amérique du Nord et en Europe, les auteurs de crimes haineux tendent à s’aligner sur l’extrême droite politique. [8] Il existe également une tendance à la hausse d’un jeune activisme haineux se détachant des forums haineux organisés avec adhésion classique. Les jeunes agresseurs d’aujourd’hui sont probablement des garçons, moins enclins à s’attacher à une idéologie ou à un regroupement, unis plutôt par une culture xénophobe et la haine généralisée, par opposition à l’appartenance à un groupe organisé particulier.

Malgré la prolifération de la propagande haineuse en ligne, la revendication des groupes haineux, selon laquelle leur présence en ligne a permis le recrutement de nouveaux membres, n’a pas encore été prouvée [9] : on a fait valoir qu’Internet n’avait pas vu une augmentation des adhésions à des groupes haineux, principalement en raison d’une surveillance accrue. [10] Bien qu’une augmentation des crimes haineux ait été constatée [11] depuis l’utilisation généralisée d’Internet, une majorité d’auteurs de crimes haineux ne sont affiliés à aucun groupe extrémiste en tant que tel. Rabbi Abraham Cooper, doyen associé du Simon Wiesenthal Center, suggère que certains groupes haineux publient des incitations implicites ou explicites à la violence dans l’espoir que les « loups solitaires » passent à l’action (Digital Terrorism and Hate, 2011).

Les jeunes comme cibles potentielles

Parce qu’ils sont à la recherche de groupes ou de causes qui leur procureront un sentiment d’identité, les adolescents sont des cibles de choix pour les groupes haineux. La recherche de son identité est un passage obligé de l’adolescence ; toutefois, pris de manière extrémiste, cet état peut offrir une solide prise pour les incitateurs à la haine. « Anomie » est le terme utilisé pour décrire l’état d’esprit dans lequel les valeurs familiales et culturelles ont perdu tout leur sens. Les jeunes souffrant d’anomie rechercheront un groupe ou une cause qui saura leur redonner des valeurs, une identité et une famille succédanées. [12] De manière courante, l’anomie survient lorsque les conditions sociales sont modifiées de telle façon qu’une personne est portée à croire que son identité est menacée.

Il est important de souligner que les conditions sociales de par elles-mêmes ne conduisent pas les personnes à la haine : plusieurs études ont établi que les membres de groupes haineux ou terroristes sont souvent instruits et proviennent de milieux aisés. C’est lorsque les problèmes économiques et sociaux (ou la perception de tels problèmes) sont combinés à une menace à l’identité de la personne que les gens deviennent vulnérables aux messages de haine.

Il serait toutefois judicieux de noter que l’anomie peut également faciliter chez les jeunes la formation de nouvelles identités positives. En fait, le profil d’un nouveau membre d’Al-Qaïda (jeune de la classe moyenne, très instruit et sans emploi) est presque toujours le même que celui d’un participant au « printemps arabe » de 2011, au cours duquel les régimes répressifs d’Égypte et de Tunisie ont connu une fin abrupte.

Les groupes haineux de tout acabit sont devenus très habiles dans l’identification de ces jeunes plus vulnérables à leur message, à preuve la citation suivante provenant du groupe skinhead New Order et tirée de leur Action Plan for Aryan Skinheads (plan d’action pour les skinheads aryens) : « Les recrues ou activistes secrets provenant des punks rockers et du groupe des enfants blancs dissidents qui se sentent « exclus », isolés, impopulaires ou autrement en marge des choses de l’école (étrangers, solitaires). Il se trouve des individus très efficaces parmi ces jeunes, et le fait de travailler avec des skinheads nazis leur redonnera un sentiment de réalisation, de succès et d’appartenance. »

Les attitudes positives et favorables envers les groupes haineux sont influencées par les recommandations de bouche à oreille des amis ; les actions criminelles de nature haineuse sont également renforcées par les bouche-à-oreille et aidées par les nouveaux médias tels que les courriels et les sites de réseautage social. [13] L’adoption par les recrues potentielles des idéologies dominantes d’un groupe se produit généralement à la suite de l’établissement d’un rapport social entre un membre du groupe et un de ses « mentors ». Il a été avancé que les étudiants universitaires, plus que leurs homologues du secondaire, hésitent davantage à joindre les rangs de groupes haineux, possiblement parce que les promesses d’un avenir meilleur (qui semble avoir été efficace dans l’adhésion des plus jeunes à des groupes haineux) semblent moins attirantes pour les étudiants engagés dans des méthodes institutionnelles plus traditionnelles d’avancement économique et intellectuel telles que les établissements d’enseignement. [14]

Toutefois, suivre le courant dominant et être instruit ne garantissent pas qu’un jeune sera imperméable à la haine. L’histoire d’Elizabeth Moore illustre bien le pouvoir que la propagande haineuse peut avoir sur les jeunes, même instruits. Cette ancienne étudiante de l’Université Queen’s est devenue l’une des porte-parole vedettes (et l’une des rares présences féminines) du Heritage Front, un groupe néonazi canadien. Confession d’une ancienne néonazie, un compte rendu personnel qui raconte comment une jeune personne peut être amenée à intégrer le monde de la haine, est une lecture incontournable pour les élèves du secondaire.

 


[1] Clark McCauley, Clark & Moskalenko, Sophia. (2008) Mechanisms of Political Radicalization: Pathways Toward Terrorism, Terrorism and Political Violence, 20(3), 415-433.
[2] Amon, K. (2010). Grooming for Terror: the Internet and Young People. Psychiatry, Psychology & Law, 17(3), 424-437.
[3] McCauley & Moskalenko (2008)
[4] Alberta Hate Crimes and Bias Committee. (2007). Combating Hate and Bias Crime and Incidents in Alberta. Calgary: Alberta Government.
[5] Faulkner, Ellen. 2001. Anti_Gay/Lesbian Violence in Calgary: The Impact on Individuals and Communities. Calgary Gay and Lesbian Police Liaison Committee. Calgary Police Services: Calgary, Alberta.
[6] Alberta Hate Crimes and Bias Committee. (2007).
[7] Hinduja, Sameer and Justin W. Patchin. (2011). Cyberbullying Research Summary: Bullying, Cyberbullying and Sexual Orientation. Cyberbullying Research Centre.
[8] Wyatts, M. (2001). Aggressive Youth Cultures and Hate Crime: Skinheads and Xenophobic Youth in Germany. American Behavioral Scientist, 45(4), 600-615
[9] Amon (2010)
[10] Angie, A.  et al. (2011). Studying Ideological Groups Online: Identification and Assessment of Risk Factors for Violence. Journal of Applied Social Psychology, 41(3), 627-657.
[11] Turpin-Petrosino, C. (2002). Hateful Sirens…Who Hears Their Song? An Examination of Student Attitudes Towards Hate Groups and Affiliation Potential. Journal of Social Issues, 58(2), 281-301.
[12] Amon (2010)
[13] Turpin-Petrosino (2002)
[14] Idem.

Trousse éducative – diversité et médias

La Trousse éducative – diversité et médias est une ensemble de ressources conçues pour les enseignants, les élèves, les corps policiers et le grand public ; on y aborde des sujets brûlant d’actualité comme la haine, les préjugés et les stéréotypes véhiculés dans nos médias et sur Internet. Ce programme comprend des tutoriels de perfectionnement professionnel, des leçons, des activités pédagogiques pour l’élève et des documents d’accompagnement.

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