Pourquoi la violence est-elle si présente dans les médias ?

Les représentations de la violence ne sont pas nouvelles. En fait, la violence est un élément clé des médias depuis la naissance de la littérature : la poésie et le théâtre grec antique représentaient souvent des meurtres, des suicides et des actes d’automutilation ; de nombreuses pièces de Shakespeare exposent violence, torture, mutilation, viol, vengeance et terreur psychologique ; certains des livres les plus populaires du 19e siècle étaient des romans à sensation qui ne manquaient pas d’être sanglants et horrifiants.

Dans le monde actuel des médias de masse, les recherches nous indiquent que la violence rapporte. Nous dépensons beaucoup pour consommer des médias violents et, de surcroît, les coûts d’exportation et de traduction des médias violents sont minimes, et les médias violents sont perçus sans trop de problèmes par les marchés des autres cultures que la nôtre. La violence est une langue facile à comprendre et nécessite peu de contexte pour la présentation d’une intrigue : tous comprennent les explosions, les coups de feu et les arts martiaux. Examinons les données suivantes :

  • les ventes annuelles de billets de cinéma dans le monde s’élevaient en 2010 à plus de 31 milliards de dollars ;
  • les films canadiens ont généré près de 7 milliards de dollars en 2011 ;[i]
  • de 1995 à 2012, le film qui a rapporté le plus chaque année était nettement violent, à l’exception de quatre films qui comportaient tous quelques éléments de violence modérée ;[ii]
  • les films classés PG-13 détiennent presque 50 % du marché américain. Les films classés PG ou PG-13 font plus d’argent que toutes les autres classifications combinées ;
  • la majorité des joueurs de jeux vidéo (53 %) sont âgés de 18 à 49 ans ;[iii]
  • seulement 25 % de l’ensemble des jeux vendus sont classés pour adultes ;[iv]
  • en 2010, les consommateurs ont dépensé approximativement 25 milliards de dollars en jeux vidéo.

Comme nous pouvons le voir à partir des données ci-dessus, les deux principales formes de médias de divertissement qui commercialisent des représentations de violence font d’excellentes affaires. Toutefois, il est intéressant de noter que même si une bonne part de la panique morale tourne autour des jeux vidéo, la majorité des joueurs ne sont pas des enfants, mais bien des adultes. D’un autre côté, la principale source de revenus pour les réalisateurs d’Hollywood consiste à créer des films destinés à une jeune clientèle.

Ainsi, les films qui sont axés sur l’action plutôt que les dialogues tout en étant accessibles aux mineurs semblent offrir une combinaison idéale en matière de revenus. Cette combinaison permet aux réalisateurs de cibler les marchés locaux les plus rentables tout en conservant une pertinence sur les marchés étrangers grâce à la faible quantité de dialogues et de références spécifiques à la culture nationale. Ainsi, les films d’action ne nécessitent pas une grande complexité en ce qui a trait aux intrigues ou aux personnages. Ils comportent des combats, des meurtres, des effets spéciaux et des explosions qui retiennent leur public. Contrairement aux comédies ou aux drames – qui nécessitent un scénario bien ficelé, un humour tranchant et des personnages crédibles, tous des éléments qui diffèrent souvent selon la culture – les films d’action laissent beaucoup de latitude en ce qui a trait à la rédaction et au jeu des acteurs. Les films d’action sont simples et universellement compris. Pour couronner le tout, la nature principalement non verbale du genre de films que la journaliste Sharon Waxman désigne comme « faibles en dialogues, élevés en testostérone » permet un doublage ou une traduction relativement bon marché.[v]

Cela fait du moins partie des opinions toutes faites de l’industrie du film : en fait, les recherches indiquent que la violence comporte au mieux un effet mineur et indirect sur le succès financier d’un film,[vi] et le plus grand marché étranger – la Chine – est plus sévère en matière de censure que les États-Unis.[vii] Cependant, la conviction selon laquelle la violence est un passeport pour des recettes étrangères est toujours répandue, ce qui signifie que des pressions énormes sont exercées sur l’industrie cinématographique américaine pour abandonner la complexité en faveur des films d’action.[viii] Il en résulte un certain nivellement par le bas de l’industrie en général. Les investisseurs étrangers sont beaucoup moins susceptibles d’investir dans des films axés sur des thèmes sociaux sérieux ou des questions concernant les femmes ou dont la distribution met en vedette des minorités. Ces films ont beau être brillants, ce ne sont pas les plus lucratifs. L’attrait mondial détermine donc le scénario et le choix des acteurs – et la demande va essentiellement aux films d’action interprétés par des comédiens de race blanche

Le succès engendre le succès et le caractère omniprésent de ce type de productions avec leurs entreprises et produits dérivés partout dans le monde alimente la demande sans cesse croissante pour ce genre de produits de la culture populaire américaine. Toutefois, des éléments de preuve indiquent que cet accent mis sur la violence peut provenir des opinions toutes faites de l’industrie plutôt que de la réalité. Des recherches récentes sur la violence à la télévision ont montré que, tandis que les images de violence sont efficaces pour amener les gens à regarder un produit médiatique, la plupart des téléspectateurs préfèrent en fait les médias qui sont moins violents.[ix]

La pression des marchés étrangers influence aussi l’industrie canadienne du film et de la télévision, qui génère des milliards de dollars par année : les ventes internationales sont essentielles pour un pays dont le marché intérieur est si petit. Ainsi, comme le souligne la Writers Guild of Canada, « les distributeurs sont maintenant les gardiens de la télévision canadienne ». Selon cette association, la pression des marchés étrangers porte à la hausse le nombre de rédacteurs non canadiens et de séries télévisées au contenu de moins en moins canadien.

Il est difficile de rivaliser avec notre voisin du sud. L’exportation des studios américains est si vaste que ceux-ci peuvent vendre une heure de divertissement télévisuel aux radiodiffuseurs canadiens à un coût bien inférieur à ce qu’il en coûterait au Canada pour produire ses propres réalisations. (On dit que deux minutes de production télévisée originale coûtent l’équivalent d’une heure de drame américain.) Et faire jouer un film dans les salles canadiennes peut représenter un défi, car la plupart des cinémas appartiennent à de grandes multinationales.

Les jeux vidéo et la violence

Même s’il existe de nombreux jeux vidéo stimulants et pacifiques, au cours de la dernière décennie ce type de jeux est presque devenu synonyme de violence. Leur réalisme digne d’une salle de projection et leurs énormes budgets de promotion en font l’industrie qui se classe au deuxième rang des plus rentables du monde.

Les jeux vidéo les plus populaires de 2010 comprenaient les jeux d’une extrême violence Call of Duty: Black Ops et Halo: Reach, tous deux successeurs du genre de jeu de tir en vue subjective popularisé par Doom. Ce genre continue de réaliser d’énormes ventes et, à l’instar des films et des émissions de télévision violents, ces jeux nécessitent peu de traduction ou d’adaptation pour passer d’une culture à l’autre.

L’information vingt-quatre heures sur vingt-quatre

En 1980, Ted Turner fondait la première chaîne de télévision présentant des nouvelles vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ce qui a révolutionné la relation des gens avec l’actualité. L’accès en continu à des nouvelles constamment mises à jour a eu une incidence sociale et politique majeure sur notre société.

Comme les nouvelles sont toujours « de dernière heure », elles sont souvent commentées simultanément, ce qui réduit les possibilités d’examiner la situation en profondeur et laisse la spéculation supplanter l’analyse. Aussi, la pression associée au fait de diffuser du contenu fait en sorte que les producteurs ont moins de temps pour juger le caractère approprié des images – et une forte pression est exercée pour diffuser tout ce qui pourrait être un « scoop ». Ainsi, un contenu très violent et choquant est de plus en plus accessible à tous. Étant donné que nous le voyons tous et que beaucoup d’entre nous en sont indignés ou choqués, nous demandons à de nombreux « spécialistes » et autres invités de parler encore plus de ce contenu.

 


[i] Thompson, Hugh. « Profits for Canadian television broadcasters up 40% in 2010. » Digital Home, 1er novembre 2011.
[ii] « US Movie Market Summary from 1995 to 2012. » The Numbers, 14 mai 2012.
[iii] « Essential Facts about the Computer and Video Game Industry. » Entertainment Software Association, 2011.
[iv] « Essential Facts about the Computer and Video Game Industry. » Entertainment Software Association, 2011.
[v] S. Waxman. “Hollywood Attuned to World Markets.” Washington Post 26 octobre 1990; page A1.
[vi] Taylor, Laramie. « The Effects of Nudity, Sexual Content, and Violence on a Film’s Financial Success. » Document présenté à la réunion annuelle de l’International Communication Association, hôtel Marriott, San Diego, CA, 27 mai 2003.
[vii] Landreth, Jonathan. « China nixes film ratings, restates censor role. » Associated Press, le 19 août 2010.
[viii] Lacey, Liam. « International box office: The tail that wags the Hollywood dog. » The Globe and Mail, 29 avril 2011.
[ix] Jacobs, Tom. « Television Violence Enticing But Not Satisfying. » Miller-McCune, 13 mars 2012.