Les fondements de la littératie numérique

Ce segment examine les différents éléments et principes de la littératie numérique de même que les habiletés et compétences qui s’y rattachent. Nous établirons des liens entre la littératie numérique et la citoyenneté numérique et nous offrirons des pistes de solution pour faciliter l’enseignement des compétences numériques dans la classe.

Introduction

De nos jours, on dit souvent que les jeunes sont « les enfants du numérique » en raison de leur apparente facilité à utiliser tous les outils technologies.  On le comprend aisément : les jeunes Canadiens vivent dans un monde interactif, une culture numérique « sur demande » où ils ont accès aux médias à toute heure et en tout lieu, à volonté. La messagerie instantanée, le partage de photos, les messages texte, les réseaux sociaux, la vidéo en continu et l’Internet sans fil – dans tous ces secteurs d’activité, les jeunes ont pris les commandes par de nouvelles façons de s’engager en ligne.

Mais cet enthousiasme pourrait engendrer un problème de taille : les jeunes se lancent volontiers dans l’exploration des nouvelles technologies et d’Internet, ils acquièrent rapidement de nouvelles compétences et deviennent plus érudits que leurs ainés en ce domaine; toutefois, en l’absence de guides et de conseillers, ils utilisent les technologies de l’information et des communications (TIC) en amateurs. Cette situation a de quoi inquiéter car nous sommes en présence d’une génération de jeunes profondément immergés dans le cyberespace sans avoir acquis, pour autant, toutes les compétences nécessaires en matière de littératie numérique. Par conséquent, « il n’est pas… suffisant de présumer que les jeunes ont automatiquement toutes les compétences, les connaissances et la compréhension nécessaires pour les appliquer à leur utilisation de la technologie. Pour prospérer dans les cultures numériques, tout jeune doit être appuyé; les jeunes ont besoin d’aide pour arriver à comprendre un monde de technologie en rapide évolution qui leur donne accès à de vastes quantités d’information, infusée d’intentions commerciales pouvant être difficiles à interpréter et ce, pour de nombreuses raisons. »[1]

Nous devons former nos jeunes et les préparer à vivre dans un monde hautement médiatique; les jeunes doivent absolument acquérir les compétences de la littératie numérique - développer leurs connaissances, renforcer leurs valeurs, posséder toute une gamme d’aptitudes adaptées au numérique, allant de la pensée critique à la gestion de l’information et des communications.  De nos jours, nombre d’organismes migrent vers le Net que ce soit dans le domaine des affaires, des services ou même des élections démocratiques; des citoyens ayant peu de compétences numériques seront fort désavantagés lorsqu’ils auront recours aux services de santé ou gouvernementaux ou lorsqu’ils voudront participer aux activités liées à l’emploi, à l’éducation et à la vie citoyenne.[2] En outre, la littératie numérique n’est pas confinée aux parties du programme qui abordent traditionnellement la technologie : « La littératie numérique est un élément clé de l’apprentissage, au même titre qu’apprendre l’histoire et la façon d’étudier l’histoire ou qu’apprendre les sciences et la façon d’étudier les sciences; ainsi, on apprend les technologies de l’information et de la communication (TIC) et les habiletés d’utilisation des TIC. En effet, maîtriser la littératie numérique constitue un ensemble important d’habiletés de vie afin de compléter et de prolonger les compétences et les connaissances déjà apprises à l’école. »[3]

Il faut donc se poser la question suivante : mais qu’est-ce, au juste, que la littératie numérique?

Dans cette section, nous explorons les différents aspects et principes de la littératie numérique et nous nous attarderons aux habiletés et compétences qui s’y rattachent.

 


Qu’est-ce que la littératie numérique?

La littératie numérique est plus qu’un savoir-faire technologique : elle inclut une grande variété de pratiques éthiques, sociales et réflectives qui sont intégrées dans le travail, l’apprentissage, les loisirs et la vie quotidienne. 

Au sein de la International Society for Technology in Education (ISTE), la littératie numérique repose essentiellement sur un ensemble de six normes, soit : la créativité et l’innovation; la communication et la collaboration; l’aisance en recherche et information; la pensée critique, la résolution de problèmes et la prise de décision; la citoyenneté numérique; les concepts et les opérations technologiques.[4]

Modèle de la littératie numérique

Un modèle de littératie numérique

 

Ce modèle[5] illustre la littératie numérique chapeautant une multitude de compétences transversales, allant du simple accès, en passant par la conscientisation et la formation pour informer les citoyens pour atteindre des littératies et des productions hautement spécialisées et faisant appel à une créativité aussi complexe qu’exigeante.[6] On note une progression naturelle des compétences fondamentales vers des niveaux plus élevés de transformation. Toutefois, cette progression n’est pas nécessairement séquentielle : elle se forge en fonction des besoins individuels.

Utiliser, comprendre et créer

Traditionnellement, on définissait la littératie en fonction d’aptitudes liées à la numératie, à l’écoute, à l’éloquence verbale, à la lecture, à l’écriture et à la pensée critique dans le but ultime de former des penseurs et des apprenants actifs, aptes à s’engager socialement de manière efficace et significative.[7] Ce sont là des compétences encore indispensables à tout citoyen désireux de participer pleinement à la vie en société, à l’ère du numérique. Toutefois, elles ne constituent qu’une partie d’un plus grand ensemble d’aptitudes et de compétences devenues essentielles de nos jours.

Les compétences en littératie numérique sont réparties en trois grandes catégories ou concepts majeurs, soit : utiliser, comprendre et créer.

Utiliser réfère à l’acquisition de connaissances techniques permettant d’utiliser aisément l’ordinateur ou Internet. Ces acquis sont les aptitudes et compétences de base constituant un savoir-faire essentiel  – utiliser, par exemple, des programmes informatiques comme les logiciels de traitement de texte, les navigateurs Web, le courriel électronique et d’autres outils de communication – qui doit progressivement atteindre un calibre de plus haut niveau pour nous permettre d’avoir accès et d’utiliser des ressources d’information comme les moteurs de recherche et les bases de données en ligne, de même que les technologies émergentes comme l’infonuagique (ou cloud computing).   

Comprendre en est la pièce maîtresse – c’est acquérir un ensemble de compétences pour saisir, mettre en contexte et évaluer avec circonspection les médias numériques de manière à pouvoir prendre des décisions éclairées sur nos agissements et nos découvertes en ligne. Ce sont là des compétences essentielles qu’il nous faut enseigner à nos enfants dès leurs premières expériences de navigation sur le Net.

Comprendre signifie également savoir reconnaître de quelle manière les nouvelles technologies agissent sur notre comportement et nos perceptions, nos croyances et nos sentiments vis-à-vis le monde qui nous entoure.

Comprendre nous prépare à appréhender une économie du savoir pendant que nous faisons l’acquisition – au plan individuel et collectif – d’aptitudes en gestion pour trouver, évaluer et utiliser à bon escient l’information et ce, dans un but de communication, de collaboration et de solution de problèmes. 

Créer, c’est savoir produire des contenus et communiquer efficacement en utilisant divers outils et médias numériques. Créer à partir de médias numériques exige des connaissances dépassant largement l’utilisation du simple traitement de texte ou la rédaction d’un courrier électronique : il faut savoir adapter son produit selon le contexte et le public cible;  créer et communiquer via des médias complexes et conjuguant, par exemple, l’image, le son et la vidéo ; utiliser de manière efficace et responsable le contenu généré par les utilisateurs et le Web 2.0 y compris les blogues et les forums de discussion, le partage de photos et vidéos, les jeux sociaux et autres formes de médias sociaux.

Former les Canadiens à créer à partir de médias numériques, c’est leur assurer le droit de jouer pleinement leur rôle de citoyens contribuant activement à la société numérique. La création – par le biais de blogues, de tweets, de wikis ou de tous ces outils qui foisonnent et nous permettent de nous exprimer et de partager en ligne – est au cœur de la citoyenneté et de l’innovation.

Comme l’explique Douglas Belshaw, « La littératie numérique est éphémère : elle change au fil du temps, elle peut nécessiter l’utilisation de différents outils ou le développement de divers modes de pensée et elle dépend presque toujours du contexte auquel se situe un individu. »[8] Notre paysage médiatique évolue constamment, à une vitesse grand V; maintenir et continuer à progresser en littératie numérique exige une mise à jour de nos compétences tout au long de notre vie. Le type de formation peut varier en fonction des besoins et des circonstances de chacun – allant d’un simple éveil ou d’une formation de base en passant par l’acquisition de savoirs supérieurs et plus complexes. Toutefois, ce qui demeure constant, sont les concepts clés qui s’appliquent à tous les médias en réseau et qui conviennent aux élèves – et aux adultes – de tous âges.

Les compétences multiples à l’ère du numérique

La conception d’HabiloMédias quant à la littératie numérique comprend les cinq concepts clés de la littératie médiatique (Les médias sont des constructions; Le public décode ou interprète le sens d’un message; Les médias répondent à des impératifs commerciaux; Les médias ont des implications sociales et politiques; Chaque média possède une forme esthétique distincte) et la complète par cinq autres concepts clés qui reflètent la dimension ajoutée de l’interactivité en réseau. Ces concepts clés de la littératie numérique s’appliquent également aux médias traditionnels, la différence étant que tandis que les aspects qu’ils décrivent sont relativement rares dans les médias traditionnels, ceux-ci sont dominants dans les médias numériques. La communication de ces concepts est essentielle pour permettre aux élèves de transférer leur apprentissage aux différents contextes : par exemple, le fait d’enseigner aux élèves à authentifier de l’information pour leurs travaux peut les motiver à le faire en contexte scolaire, mais ils ne verront peut-être pas la nécessité de le faire en d’autres situations. Par ailleurs, lorsque les jeunes comprennent de quelle façon la nature en réseau des médias numériques permet à quiconque de créer du contenu en ligne, cela leur permet d’en comprendre l’importance.

Comme pour les concepts clés de la littératie médiatique, les concepts clés de la littératie numérique sont essentiels pour fournir une terminologie commune aux théoriciens et aux éducateurs et pour servir de principe directeur pour les enseignants dans un paysage technologique en rapide évolution. Peu importe le sujet, l’outil ou la plateforme, l’objectif de l’éducation à la littératie numérique est de communiquer ces concepts clés aux élèves de manière appropriée à leur âge et au contexte.

1. Les médias numériques sont en réseau.

Contrairement aux médias traditionnels, il n’y a pas de connexion à sens unique dans les médias numériques. Dans les médias traditionnels, le contenu circule dans une seule direction : les producteurs le créent, puis le vendent ou le distribuent sous licence aux distributeurs, qui l’amènent jusqu’à vous. En revanche, dans les médias numériques, vous n’êtes plus le maillon final d’une chaîne de distribution, mais plutôt un nœud au cœur d’un réseau infini. Vous pouvez partager le contenu avec d’autres personnes aussi facilement que le producteur ou le distributeur vous le partage. La collaboration et le dialogue sont la norme, plutôt que la création et la diffusion solitaires.

Ces liens sont toujours bidirectionnels, même si vous n’avez pas conscience de la façon dont vous envoyez des données. Cela signifie que tout et chacun est connecté avec le reste du monde. Ainsi, les barrières à la participation sont beaucoup plus fines que dans les médias traditionnels et tout le monde peut publier du contenu et trouver un public. Cela signifie que les utilisateurs peuvent interagir avec leurs pairs et des célébrités en même temps, et cela a également des implications importantes lorsque nous avons besoin d’authentifier de l’information ou de reconnaître le biais d’une source ou son point de vue. La nature en réseau des médias numériques rend également possible le développement de communautés formelles et informelles en ligne, dont les normes et les valeurs sont établies par leurs membres.

2. Les médias numériques sont continus, recherchables et partageables.

Le contenu numérique est permanent : tout ce qui est transmis est stocké quelque part et peut être recherché et indexé. Lorsqu’on le prend en considération avec le concept selon lequel les médias numériques sont en réseau, cela signifie que la plupart de ces contenus peuvent également être copiés, partagés et propagés à un coût dérisoire. Même ce qui semble temporaire (comme les photos sur Snapchat) peut être copié et est presque toujours sauvegardé sur les serveurs de la plateforme.

Puisqu’il est continu, le contenu numérique est presque toujours consommé en asynchrone : habituellement, nous réagissons ou répondons à quelque chose à un autre moment que sa publication, et les réactions à notre réaction viennent également plus tard, à un moment souvent imprévisible. Ainsi, il peut être difficile d’éteindre un média numérique, puisqu’une réaction – ou une occasion de réagir à quelque chose – peut survenir à tout moment.

3. Les médias numériques ont des auditoires inconnus et imprévus.

Comme les médias numériques sont en réseau et le contenu numérique est partageable, ce que vous partagez en ligne peut être vu par des personnes sans que vous ne vous y attendiez ou que vous ne vouliez. Votre capacité à contrôler qui voit quoi est limitée : les créateurs de contenu et les gardiens et distributeurs traditionnels ont beaucoup moins de pouvoir de contrôle sur ce qui se passe après la publication. Ainsi, il peut être difficile de gérer un auditoire, et il y a toujours un risque d’erreur de contexte lorsque ce qui est conçu pour un auditoire est vu par un autre. De même, vous pourriez partager à votre insu du contenu avec des auditoires que vous ne connaissez pas, comme des fichiers témoins et d’autres outils de suivi qui enregistrent de l’information à propos de vous et de ce que vous faites lorsque vous visitez un site Web.

4. Les interactions sur les médias numériques sont vraies, mais donnent parfois l’impression d’être fausses.

Être en réseau signifie que tous les médias numériques sont, dans une certaine mesure, interactifs : nous ne sommes jamais des spectateurs passifs mais nous faisons toujours partie de ce qui se passe. Puisque c’est interactif, nous réagissons souvent à ce qui se passe en ligne comme si nous y étions vraiment, mais la plupart des indices qui nous diraient comment nous nous sentons et comment se sentent les autres sont absents. Le résultat est un piège à empathie, soit les particularités de l’interaction en réseau – comme le sentiment d’être anonyme ou l’absence d’indices comme le ton de voix ou les expressions faciales des personnes avec lesquelles nous interagissons – qui nous empêchent de ressentir de l’empathie alors que nous le ferions normalement et qui nous font oublier que ce que nous faisons en ligne peut avoir de réelles conséquences. Pour les mêmes raisons, il peut être très difficile de déterminer ce que quelqu’un veut vraiment dire et quelles sont ses motivations lorsque nous interagissons avec lui en ligne, un phénomène populaire connu comme la « Loi de Poe ».

En raison de cela, et aussi en raison du manque de présence physique en ligne (nous pouvons même avoir l’impression de ne pas être dans notre corps, puisque nous sommes habituellement assis et immobiles lorsque nous utilisons des médias numériques) il est facile d’oublier que les lois, la moralité et les droits s’appliquent également en ligne. Les normes et les valeurs des communautés en ligne dont nous faisons partie peuvent aussi influencer nos normes et valeurs personnelles, tout comme le font les valeurs de nos communautés hors ligne.

Si l’on ajoute la réduction des barrières à la publication dont il était question plus haut, cela peut également signifier que les gens et les images avec lesquels nous interagissons en ligne nous affectent tout autant ou plus que les images des médias traditionnels, parce qu’il s’agit de nos pairs (ou cela semble ainsi). Les images de nous-mêmes que nous créons en ligne ont une incidence supplémentaire sur nous parce qu’elles expriment la personne que nous imaginons être (ou que nous souhaiterions être).

3. Notre façon de réagir et de nous comporter lorsque nous utilisons des médias numériques est influencée par l’architecture des plateformes, ce qui fait état des biais et des suppositions de leurs créateurs.

Une des idées les plus fondamentales de la littératie médiatique est que la forme des médias influence notre manière de « lire » ou de ressentir un texte. Si cela demeure vrai avec les médias numériques, l’effet en réseau signifie que l’architecture d’une plateforme – tout ce qui concerne l’interface utilisateur avec laquelle nous interagissons jusqu’aux algorithmes qui déterminent la façon dont elle nous livre du contenu – affecte non seulement la signification et le message des médias numériques, mais également notre propre comportement lorsque nous les utilisons. Au niveau le plus fondamental, par exemple, la nature en réseau des médias numériques crée un effet centripète, car les hyperliens nous encouragent à continuer vers d’autres textes et plateformes. Danah Boyd décrit cette architecture en termes d’« affordances », qui « ne dictent pas le comportement des participants, mais configurent l’environnement de telle sorte que cela module l’engagement des participants. »[9]

Comme pour les médias traditionnels, ces influences ne sont pas naturelles ou neutres : elles reflètent les croyances, les biais inconscients et les suppositions incontestées de leurs créateurs. Ces valeurs sont parfois intentionnelles : si les concepteurs d’une plateforme considèrent la liberté d’expression comme leur priorité absolue, les protections contre les discours haineux et le harcèlement se feront après coup, tout au mieux. Ainsi, il y aura une influence sur les personnes qui se sentent libres de parler et sur le type de conversations qui auront lieu. Mais des attitudes inconscientes peuvent aussi entrer en jeu, comme une « mentalité mécanique » qui ne voit pas d’objection à présenter des offres d’emploi différentes pour les utilisateurs noirs ou blancs, ou la diffusion d’un fil de nouvelles très étroit avec lequel vous serez assurément d’accord s’il s’agit de la manière la plus efficace et efficiente de vous présenter de la publicité. Comme c’est presque toujours le cas, les considérations commerciales sont également importantes : une plateforme qui fait de l’argent à partir de l’engagement des utilisateurs encouragera naturellement les interactions qui produisent le plus d’engagements, peu importe le contenu ou la teneur de ces interactions.

Il y a souvent un effet réciproque entre l’influence des plateformes et les propres besoins des utilisateurs, tout comme cela peut également se produire dans les médias traditionnels. Les adolescents peuvent choisir de publier des photos informelles sur Snapchat et des photos plus formelles sur Instagram, par exemple, parce qu’ils considèrent que les deux plateformes répondent à leurs besoins de façon différente, mais ils sont également influencés par la structure de ces plateformes : Snapchat, où les photos sont temporaires par défaut, donne l’impression d’être une plate-forme informelle et agréable, tandis que les nouvelles continues sur Instagram favorisent l’entretien minutieux d’un profil grand public.

Où s’inscrit la « citoyenneté numérique » dans ce paysage?

Dans un monde branché, la citoyenneté numérique signifie « forger le caractère ». Comme l’explique une enseignante :

Un des principaux énoncés de mission et thèmes de notre école est le suivant : «  Forger le caractère aujourd’hui pour les collectivités de demain. » Donc, nous faisons toujours un lien avec la bonne conduite, comment nous voulons être perçus par les autres, comment nous voulons traiter les autres et comment nous voulons qu’ils nous traitent…la technologie nous offre une autre façon d’enseigner ce thème, une autre façon de le rendre pertinent pour les élèves.[10]

Citoyenneté numérique

Tout citoyen désireux de participer pleinement à la vie de ce 21è siècle se doit d’utiliser et de consommer intelligemment une foule de médias : nous y avons recours pour nous informer, nous forger une opinion, échanger avec nos concitoyens et nous exprimer sur la place publique.

En général, les modèles du citoyen numérique comportent certains éléments comme les droits et les responsabilités, l’engagement et la participation citoyenne, les normes comportementales ou l’étiquette, un sentiment d’appartenance et l’adhésion à un groupe.[11]

La citoyenneté numérique s’inspire largement du civisme au sens traditionnel du terme, tout en insistant sur l’importance de comprendre et d’utiliser intelligemment les médias numériques afin de pouvoir participer activement à la vie de notre société moderne. Depuis que les messages médiatiques dominent le paysage des débats politiques et que des outils comme Facebook et Twitter sont couramment utilisés par les activistes et les mouvements politiques organisés à travers le monde, il devient urgent d’outiller nos jeunes en forgeant leur esprit critique et en les préparant à devenir des citoyens numériques engagés et contribuant de manière positive à la vie et aux activités de leur collectivité.  Pour ce faire, nos jeunes doivent acquérir une série de compétences associées à la littératie médiatique et numérique afin de bien connaître leurs droits et savoir les faire respecter et ce, à titre de consommateurs, de cybercitoyens, de citoyens d’un État ou d’un pays ou tout simplement en tant qu’être humain.

Promouvoir la littératie numérique dans la classe

Nombre d’enseignants ont recours aux technologies dans la classe pour motiver les élèves et leur offrir différentes approches pédagogiques. Toutefois, les enseignants ont besoin de lignes directrices pour appuyer ces efforts. Nous devons les aider à promouvoir une pensée novatrice, un esprit de collaboration et des actions éthiques en classe; mais il nous faut également soutenir leur perfectionnement professionnel.

Au cours d’entrevues menées par HabiloMédias auprès d’enseignantes et enseignants, nous avons identifié une série de facteurs déterminants qui nuisent aux efforts déployés pour transmettre des compétences numériques en classe. Les enseignants ont offert des pistes de solution pour résoudre ces problèmes. L’enseignant a besoin, notamment:

  • d’offrir aux élèves de véritables occasions d’apprentissage, enrichies par l’utilisation d’outils technologiques;
  • d’être présenté comme un facilitateur ou un coapprenant et non comme un expert de la répétition fastidieuse d’exercices et des cours magistraux;
  • de recevoir des ateliers de formation ou de perfectionnement professionnel pour  apprendre à utiliser la technologie dans le but de soutenir et d’améliorer l’apprentissage;
  • de voir les écoles installer des filtres moins restrictifs et assouplir les politiques scolaires pour que l’enseignant puisse montrer aux élèves à développer et à exercer leur discernement.[12]

L’avènement des nouvelles technologies a fait éclater le paradigme traditionnel de l’école voulant que l’enseignant soit l’expert en la matière. Certains ont parfois du mal à accepter ce  changement mais la situation a du bon, en un sens. Car nous sommes tous des apprenants en cette ère des nouvelles technologies qui évoluent à la vitesse de l’éclair; l’enseignant qui accepte volontiers de partager avec ses élèves les responsabilités d’apprentissage se sentira plus à l’aise – et plus efficace – dans le contexte d’une classe branchée.

Notre système d’éducation pourrait largement s’inspirer, ici, de modèles de jeunesse participative où les jeunes sont considérés comme des preneurs de décision, des partenaires et des agents de changements sociaux à part égale. Les adultes qui les accompagnent jouent le rôle de guides de confiance et d’apprenants à vie, qui évoluent à leurs côtés.[13]

Dans son guide Littératie avec les TIC dans tous les programmes d’étude – continuum de développement, la province du Manitoba prône une série de principes fondamentaux dont celui d’une délégation graduelle de la responsabilité de l’apprentissage, de l’enseignant vers l’élève.[14] Selon ce principe, l’enseignant devient un facilitateur et un guide; il sert de tremplin pour aider l’élève à renforcer sa pensée critique et créative, à approfondir sa compréhension des TIC et à utiliser les outils technologiques avec de plus en plus d’autonomie.[15]

Ce principe s’intègre aisément à un bon programme de littératie numérique et de citoyenneté numérique, dont les caractéristiques sont les suivantes :

  • Holistique, il fait le lien entre école, foyer et collectivité, il tient compte des occasions qui s’offrent, en ligne et hors ligne, pour inciter l’élève à participer et à exercer son pouvoir personnel;
  • Fondé sur des résultats scientifiquement éprouvés;
  • Proactif, par opposition à réactif;
  • Présente la technologie numérique avec ses droits et ses responsabilités;
  • Incite à une utilisation positive et pro-sociale des outils technologiques;
  • Fournit une gamme complète d’outils et de ressources;
  • S’intéresse non seulement au volet sécurité mais à toute la gamme des aptitudes et compétences numériques;
  • S’appuie sur les fondements traditionnels d’une éducation morale et du développement de la personnalité mais également sur une interprétation plus large de l’éducation citoyenne;
  • Centré sur l’enfant et dirigé par les jeunes – il s’appuie sur la réalité quotidienne des jeunes et offre des expériences véritables et authentiques;
  • Encourage le transfert graduel des responsabilités, de l’enseignant vers l’élève qui deviendra éventuellement un apprenant autonome – œuvre de concert avec les jeunes pour construire de la résilience, trouver des solutions et promouvoir une utilisation positive des technologies;
  • Présente les adultes comme des mentors aidants et des facilitateurs.

HabiloMédias œuvre de concert avec le milieu de l’éducation et les enseignantes et enseignants du Canada pour développer un cadre de programme d’études afin de s’assurer que les élèves de la maternelle à la 12e année reçoivent une éducation complète en littératie numérique. Ce cadre est constitué de leçons, d’activités en classe et d’autres ressources pédagogiques qui traduisent les cinq concepts clés en compétences spécifiques de littératie numérique qui sont essentiels à chaque niveau scolaire. Ces compétences se regroupent en sept catégories :

Éthique et empathie : Cette catégorie traite des compétences socio-émotionnelles des élèves et de leur empathie envers les autres ainsi que de leur capacité de prendre des décisions éthiques dans les environnements numériques lorsqu’ils font face à des questions telles que la cyberintimidation, partager le contenu des autres et accéder à la musique et aux vidéos.

Vie privée et sécurité : Ceci comprend les compétences essentielles pour gérer la vie privée, la sécurité et la réputation des élèves en ligne, par exemple : prendre des bonnes décisions lorsque vient le temps de partager son propre contenu; comprendre les techniques de collecte des données; se protéger contre les logiciels malveillants et autres dangers informatiques; et être conscient de son empreinte numérique.

Mobilisation de la collectivité : Les ressources dans cette catégorie apprennent aux élèves leurs droits en tant que citoyens et consommateurs et les habilitent à influencer les normes sociales positives dans les environnements en ligne et à se faire entendre en tant que citoyens actifs et investis.

Santé numérique : La santé numérique comprend les compétences de gestion du temps passé devant un écran et l’équilibre entre la vie en ligne et hors ligne des élèves; la gestion des questions d’identité en ligne; le traitement des questions portant sur les médias numériques, l’image corporelle et la sexualité; et la compréhension des différences entre des relations en ligne saines et malsaines.

Sensibilisation du consommateur : Ces compétences permettent aux élèves de naviguer les environnements hautement commercialisés en ligne. Elles comprennent savoir reconnaître et interpréter la publicité, les stratégies de marque et le consumérisme; lire et comprendre les répercussions des termes et conditions et des politiques de confidentialité des sites Web; et être des consommateurs avertis en ligne.

Trouver et vérifier : Les élèves ont besoin des compétences pour trouver avec succès des sources d’information sur Internet pour leurs besoins personnels et scolaires ainsi que des compétences pour évaluer et authentifier les sources d’information qu’ils y trouvent.

Créer et remixer : Les compétences en création et remixage permettent aux élèves de créer du contenu numérique et d’utiliser le contenu existant pour leurs propres fins de façons qui respectent les considérations juridiques et éthiques, et d’utiliser des plateformes numériques pour collaborer avec les autres.

Explorez notre cadre de littératie numérique.

La littératie numérique intégrée au programme d’études

L’éducation numérique a sa place dans presque tous les cours et toutes les matières. Consultez notre tableaux de résultats d’apprentissage pour une information détaillée et voyez en quoi chaque leçon et ressource répond aux exigences du programme d’études de votre province ou territoire. Pour vous mettre en appétit, en voici quelques exemples :

Langue française : C’est dans cette matière  que les attentes liées à la littératie médiatique sont le plus courantes, et celles-ci s’appliquent également aux médias numériques. Certaines des implications les plus importantes de nos concepts clés – comme l’idée selon laquelle tout le monde peut publier en ligne – font en sorte que les compétences de littératie médiatique sont plus importantes que jamais, mais cela nécessite à la fois des manières plus actuelles de reconnaître la publicité, par exemple, et les façons par lesquelles nous sommes susceptibles aux biais.

La technologie numérique fournit également des occasions énormes pour la production de médias créatifs. Nous devons tirer profit de ces occasions, tout en nous assurant que nos élèves comprennent les enjeux éthiques sous-jacents – ainsi que leurs propres droits en tant que créateurs de médias.

Sciences sociales : Trouver et vérifier de l’information est au cœur des sciences sociales. Les enseignants peuvent explorer l’utilisation d’internet pour des recherches, y compris l’accès à de l’information non censurée et à différentes sources de nouvelles. Comme dans le cours d’anglais, les élèves peuvent également apprendre à faire la distinction du biais, de la désinformation et de la propagande dans le contenu en ligne. Dans les classes plus avancées comme l’anthropologie et la psychologie, les élèves peuvent apprendre la façon dont les valeurs de leurs communautés en ligne sont modulées et la façon dont les caractéristiques des environnements en ligne influencent notre comportement.

Instruction civique : Les plateformes numériques sont la nouvelle arène pour la participation en ligne et hors ligne, et la technologie numérique offre également aux élèves une chance de participer en tant que citoyens à part entière d’une manière à laquelle ils ne peuvent pas participer hors ligne. Afin de les préparer à être des citoyens pleinement engagés lorsqu’ils seront plus vieux, il est essentiel de leur enseigner à agir activement au sein de leurs communautés en ligne – et à utiliser les outils numériques pour assurer leur participation hors ligne.

Carrières : Les élèves devront apprendre que ce qu’ils publient en ligne peut circuler pendant longtemps – et qu’ils ont un certain contrôle sur l’effet positif ou négatif que cela a sur leur image. De plus, les compétences en littératie numérique comme une communication claire, une collaboration à distance et la gestion d’information seront certaines des compétences professionnelles les plus durables et les plus importantes pour les élèves après l’obtention de leur diplôme.[16]

Santé et développement personnel : Comme la technologie numérique est au cœur de la vie des jeunes, aucun autre sujet ne peut avoir besoin d’intégrer plus la littératie numérique que la santé. Les sujets traditionnels relatifs à la santé, comme l’image corporelle et l’éducation à la santé sexuelle doivent s’intégrer aux concepts clé de la littératie numérique, tout comme les enjeux liés à la santé numérique, comme la « crainte obsessionnelle de manquer à l’appel » causée par la pérennité des données, la capacité de partager et la communication asynchrone.

L’image des jeunes est influencée par les photos de leurs pairs – et d’eux-mêmes – qu’ils sélectionnent et, souvent, qu’ils modifient ou manipulent avec soin. De même, la ligne qui les sépare des célébrités qu’ils admirent – dont les images sont très certainement transformées par Photoshop – est pratiquement disparue, car ils participent tous dans les mêmes plateformes comme Instagram. Au-delà de l’image corporelle, les jeunes doivent être en mesure de poser des questions quant aux idéaux de masculinité et de féminité auxquels ils se sentent incités à souscrire sur les réseaux sociaux.

La santé des jeunes peut également être affectée par certaines des caractéristiques des médias numériques comme la pérennité des données et la capacité de partager, ce qui fait en sorte qu’il est très difficile de se déconnecter et qui crée la hantise de la « crainte obsessionnelle de manquer à l’appel », soit l’idée que vos amis ont du plaisir en ligne sans vous.

Enfin, les élèves doivent comprendre certains des effets discutés que peuvent avoir les médias numériques sur les relations, ainsi que la manière d’aborder ces effets. De plus, ils doivent comprendre comment des notions comme le respect et le consentement s’appliquent au contexte en ligne.

Les arts : Au fur et à mesure que de plus en plus de productions artistiques sont créées ou distribuées par les médias numériques, les courts d’art doivent également refléter les impacts de la technologie numérique, comme la façon dont l’architecture de la plateforme influence l’esthétique et la présentation de soi, et les effets de la technologie en réseau sur les industries et les communautés artistiques. L’internet a définitivement représenté un avantage mitigé pour la plupart des industries artistiques, mais les élèves doivent comprendre ces changements – et être en mesure de voir quels changements sont à venir – s’ils envisagent une carrière dans les arts.

Technologie et TIC : Les cours de technologie doivent eux-mêmes adopter une vision plus large de la littératie numérique et ne pas mettre l’accent uniquement sur les compétences techniques – qui seront probablement désuètes quelques années après l’obtention du diplôme des élèves – mais plutôt sur une compréhension critique de la technologie numérique, en plus d’approfondir l’utilisation de la technologie afin d’inclure également la compréhension et la création.
  


[1] Alexander, B., Adams Becker, S. et Cummins, M. (2016). Digital Literacy: An NMC Horizon Project Strategic Brief. Volume 3.3, octobre 2016. Austin, Texas: The New Media Consortium.
[2] Hobbs, Renee (2012). « Hobbs: Info literacy must be a community education movement. »  http://www.knightcomm.org/hobbs-info-literacy-must-be-a-community-education-movement/
[3] Hague, C. et Williamson, B. (2009). Digital Participation, Digital Literacy, and School Subjects: A Review of the Policies, Literature and Evidence. Bristol: Futurelab.
[4] International Society for Technology in Education (2007). iste.nets.s: Advancing Digital Age Learning. Iste.org/nets.
[5] Cette figure est basée sur des modèles du rapport effectué par le groupe de travail Digital Britain Media Literacy. (mars 2009), DigEuLit – a European Framework for Digital Literacy (2005) et Jenkins et al., (2006) Confronting the Challenges of Participatory Culture: Media Education for the 21st Century. http://www.newmedialiteracies.org/files/working/NMLWhitePaper.pdf
[6] Jenkins, H. et. al. (2006). Confronting the Challenges of Participatory Culture: Media Education for the 21st Century. MacArthur; Chicago Ill. p 4.
[7] Combes, B. (2010). How much do traditional literacy skills count? Literacy in the 21st century & reading from the screen. http://www.slideshare.net/IASLonline/literacy-skills-challenged
[8] Belshaw, Douglas A.J. (2012). What is ‘digital literacy’? A Pragmatic investigation, Durham theses, Durham University.
[9] Danah Boyd. (2010). « Social Network Sites as Networked Publics: Affordances, Dynamics, and Implications. » In Networked Self: Identity, Community, and Culture on Social Network Sites (ed. Zizi Papacharissi), pp. 39-58
[10] Jeunes Canadiens dans un monde branché, Phase III – La perspective des enseignants  à l’adresse http://habilomedias.ca/sites/default/files/pdfs/publication-report/full/JCMBIII-perspective-enseignants.pdf
[11] Collier, A. (2011). « Making the Case for Digital Citizenship. » Présentation Slideshare. http://www.slideshare.net/annecollier/making-the-case-for-digital-citizenship-111104
[12] Jeunes Canadiens dans un monde branché, Phase III – La perspective des enseignants  à l’adresse http://habilomedias.ca/sites/default/files/pdfs/publication-report/full/JCMBIII-perspective-enseignants.pdf
[13] Youth Infusion. « Continuum of Change ». http://www.youthinfusion.com/
[14] Gouvernement de Manitoba, Le ministère de l’Éducation, Citizenship and Youth (2006). Un modèle de continum de la Littératie avec les TIC dans tous les programmes d’études. http://www.edu.gov.mb.ca/m12/tic/litteratie/accueil.html
[15] Idem.
[16] Moran, G. « These Will be the Top Jobs of 2025 (And the Skills You’ll Need to Get Them.) » Fast Company, 31 mars 2016. https://www.fastcompany.com/3058422/these-will-be-the-top-jobs-in-2025-and-the-skills-youll-need-to-get-them