Propagande haineuse en ligne - Interventions et solutions

Fong [1], Guichard [2] et Hope [3], entre autres, ont souligné que les protocoles actuels pour contrer la propagande haineuse sur Internet se sont avérés inadéquats pour gérer des contenus haineux et offrir des occasions d’enseignement, principalement parce qu’ils ont échoué à cerner adéquatement l’envergure et la nature complexe et litigieuse de la propagande haineuse sur Internet.

Les lois criminelles et les politiques formelles ont eu un succès mitigé dans le traitement des dossiers complexes en lien avec le crime dans un environnement Internet et le crime haineux en général. Comme l’a indiqué Subrahmanyam [4], il est important de mettre en place une politique afin de contrôler les utilisations nuisibles, négatives et gênantes des médias électroniques, tout en préservant simultanément la capacité de cette technologie à contribuer de manière significative au développement social et éducatif.

Contrer les crimes haineux sur Internet était également l’un des objectifs du Plan d’action canadien contre le racisme, un effort commun mis de l’avant en 2005 par les ministères fédéraux du Patrimoine canadien, de la Citoyenneté et de l’Immigration, des Ressources humaines et du Développement des compétences et de la Justice. Cette initiative a eu pour résultat la création de matériels pédagogiques pour les travailleurs de première ligne des services aux victimes ainsi que la suggestion d’autres initiatives. Dans son rapport pour le ministère de la Justice, « Combating Hate on the Internet: Current Canadian Efforts and the Recommendations of Non-Governmental Organizations to Improve Upon Them » (lutter contre la propagande haineuse sur Internet : mesures canadiennes actuelles et recommandations des organismes non gouvernementaux sur leur amélioration), la Dre Andrea Slane identifie un certain nombre de stratégies à même d’améliorer la capacité du Canada à lutter contre la propagande haineuse en ligne : ligne téléphonique pour dénoncer les sites haineux, interdictions ou blocages de contenus offensants ordonnés par la cour, blocage volontaire, améliorations au processus de la Commission canadienne des droits de la personne en ce qui a trait au traitement des plaintes relatives à la propagande haineuse sur Internet, améliorations à l’application de la loi, financement des groupes communautaires et éducation ne sont que quelques-unes des suggestions apportées par les différents groupes d’intervenants. [5]
 
Certains corps policiers disposent d’unités ou de groupes d’intervention spécialisés dans la lutte à la propagande haineuse. La Police provinciale de l’Ontario a une Section provinciale de la lutte contre le terrorisme, tandis que la Colombie-Britannique dispose d’une Équipe contre les crimes haineux dont font partie deux policiers spécialistes en matière de crimes haineux. De plus, certaines municipalités, telles Calgary, Ottawa, Toronto, Vancouver et Winnipeg, ont leurs propres unités dédiées à la lutte aux crimes haineux. Si de telles unités n’existent pas, les plaintes peuvent être déposées auprès du corps policier local. (Il est conseillé d’attacher une copie du matériel offensant au document de la plainte.) Toute propagande haineuse trouvée sur un site web canadien est maintenant assujettie aux lois canadiennes, bien que celles-ci ne régissent pas les contenus hébergés sur des serveurs situés à l’extérieur du Canada. Des outils tels que www.whois.net et FlagFox, un module d’extension du navigateur Firefox, permettent aux utilisateurs d’identifier le FSI et le pays où tout site web est hébergé.

Nombre de sites existent pour surveiller et documenter les contenus illégaux sur Internet, notamment : Franklin’s Hate Directory, Ligue des droits de la personne de B’nai Brith Canada, lequel offre un service de signalement, et le Simon Wiesenthal Center qui a déjà identifié des milliers de sites web haineux. Le centre américain Simon Wiesenthal et l’Anti-Defamation League recommandent tous deux aux utilisateurs canadiens de les aviser de toute propagande haineuse sur Internet afin qu’ils puissent tenter de faire retirer les contenus offensants.

L’Alberta Hate and Bias Crime and Incidents Committee a été mis en place pour déterminer le statut des crimes motivés par la haine ou les préjugés en Alberta. Dans un rapport dévoilé en 2007, le comité a relevé que bien qu’un certain nombre d’organismes non gouvernementaux aient des initiatives pour lutter et dénoncer les cas de propagande haineuse en ligne et hors ligne, nombre de ces groupes ne disposent pas des ressources nécessaires pour assurer efficacement l’éducation et la sensibilisation à ce sujet. Le comité rapporte que le B’nai Brith, la Canada’s League for Human Rights, le Congrès juif canadien, le Friends of the Simon Wiesenthal Center, le Centre de recherche-action sur les relations raciales et la Fondation canadienne des relations raciales offrent tous des programmes éducatifs sur la protection des droits de la personne pour tous les Canadiens. Toutefois, d’autres initiatives sont réclamées, dont la création d’escouades en matière de crimes haineux dans les provinces où elles n’existent pas encore et le développement de programmes de sensibilisation aux crimes motivés par la haine.

Dénoncer la propagande haineuse sur Internet

Une autre façon de lutter contre la haine est de la dénoncer auprès du service ou du site hébergeant le contenu. Par exemple, plusieurs fournisseurs de services Internet retireront les contenus haineux qui sont hébergés sur leurs serveurs dès qu’ils seront avisés de leur présence. Au Canada, l’Association canadienne des fournisseurs Internet dirigent les utilisateurs vers Cybertip.ca, un service de signalement d’enfants exploités sexuellement sur Internet. Toutefois, les FSI n’ont pas le pouvoir de déterminer quel matériel est illégal et, de ce fait, la plupart hésitent à retirer les contenus suspects de leurs serveurs sans les directives officielles d’un organisme d’application de la loi. De plus, bien que les FSI puissent vouloir supprimer le matériel haineux, le fait que la plupart des groupes haineux soient hébergés sur des serveurs américains, là où il n’existe presque aucune limite légale en matière de propos haineux, signifie qu’ils ne peuvent pratiquement rien faire pour les retirer.

De nombreux sites hébergeant des contenus créés par les utilisateurs détiennent quant à eux des mécanismes de dénonciation des contenus haineux, comme la possibilité de « rapporter » une page ou un profil sur Facebook ou de « signaler » une vidéo sur YouTube. Étant donné le grand volume de contenus sur ces sites, ces derniers comptent sur les utilisateurs pour les aviser de la présence de matériel haineux. Chacun de ces sites détient ses propres normes sur ce qui sera supprimé : Facebook, par exemple, a supprimé des pages qui incitaient à la violence, mais a refusé de le faire pour des pages reliées à des groupes haineux ou à du matériel négationniste.

Combattre la propagande haineuse sur Internet

Les médias numériques tels que les blogues, wikis et la messagerie texte ont créé de nouveaux forums de participation aux cultures de la haine, particulièrement parmi les jeunes, et présentent un problème unique dans la lutte à la propagande haineuse sur Internet.

Bien que beaucoup d’écoles et de foyers comptent sur des logiciels de filtrage pour prévenir l’exposition des jeunes aux contenus haineux, ces programmes ne constituent pas une solution parfaite : la haine prend souvent des formes subtiles, comme les sites déguisés, que les filtres ne peuvent reconnaître. La stratégie à long terme la plus efficace pour aider les jeunes est de leur offrir une pléthore d’informations sur la propagande haineuse en ligne ainsi que les compétences nécessaires à une pensée critique à même de décoder les messages de haine et de lire entre les lignes. Les jeunes doivent comprendre qu’Internet n’a aucun protecteur et apprendre à distinguer entre le contenu mensonger et préjudiciable et l’information véridique et exacte.

Le développement de compétences en matière de littératie numérique a été réclamé par maints auteurs [6] à titre d’élément essentiel de toute approche globale dans la lutte à la propagande haineuse sur Internet. Ces compétences permettent aux jeunes d’analyser de manière critique les images produites par les médias haineux, offrent un moyen efficace de comprendre de multiples perspectives et ainsi de réduire le racisme, le sexisme et l’homophobie.

L’une des plus importantes compétences de la littératie numérique pour combattre la haine est de savoir comment vérifier les sources. Les groupes haineux font des efforts considérables pour donner un aspect légitime à leurs sites, en y incluant les balises utilisées par les jeunes pour reconnaître la crédibilité : une adresse web « .org », des citations provenant d’autres sources (même si celles-ci sont déformées, fabriquées ou proviennent d’autres groupes haineux), des allégations d’expertise (presque chaque auteur de site haineux est un « docteur » et plusieurs groupes se donnent l e titre « d’institut ») et en présentant un site de facture attirante et professionnelle. [7]

Les jeunes accordent beaucoup d’importance au classement des sites, cliquant généralement sur le premier résultat de recherche sans même vérifier les autres. Malheureusement, les algorithmes utilisés par les moteurs de recherche ne sont pas nécessairement conçus pour offrir les informations les plus fiables : par exemple, pendant longtemps le premier résultat affiché lors d’une recherche Google sur le terme « jew » (« juif », en anglais) était le groupe antisémite Jewwatch. (En général, ce résultat se classe aujourd’hui en deuxième position, et ce, grâce à la popularité croissante de Wikipédia.)

En ce qui concerne ces types de recherche en français, il y a des enjeux propres à la langue elle-même. Pour ce qui est des sites haineux francophones, les moteurs de recherche tendent à être moins susceptibles de les afficher qu’ils ne le sont pour les sites haineux anglophones.  Selon une recherche faite par la Commission nationale consultative des droits de l’homme (France, 2004) peu de sites haineux sont délivrés à partir de mots-clés français : Le mot juif, par exemple, ne laisse apparaître un premier site à caractère antisémite… qu’en 50? position dans sa hiérarchie et le mot « musulman » oblige à aller plus loin encore dans les liens pour trouver un site raciste ciblant les groupes d’individus de cette confession. Les sites haineux de langue française tendent plutôt à être découverts par les liens internes des sites racistes et politiques, ce qui fait que ce genre de sites est plus insidieux pour les internautes francophones.

Nous pouvons enseigner aux jeunes de nombreuses compétences pour vérifier les sources, comme effectuer une recherche sur le lien afin de découvrir qui s’y relie ou une recherche Whois pour savoir qui détient un domaine. Faire une recherche Google sur une source peut révéler si celle-ci est considérée comme fiable : par exemple, lorsqu’on effectue une recherche sur le « National Policy Institute », le deuxième résultat suivant le site lui-même est le « Southern Poverty Law Center », lequel l’identifie comme une source principale de « racisme scolaire ».

Enseigner aux jeunes à avoir une pensée critique en regard de tous les médias qu’ils consomment est nécessaire afin qu’ils soient en mesure de reconnaître à la fois la haine déclarée et la haine déguisée ; de plus, informer les jeunes sur les techniques utilisées par les groupes haineux pour invoquer leurs arguments (ainsi que les éléments communs à leurs idéologies) peut les aider à reconnaître une source qui tente de les manipuler ou offre des informations partiales.

La propagande haineuse sur Internet dans les programmes éducatifs

En Colombie-Britannique, en Alberta, en Saskatchewan, au Manitoba, en Ontario, au Nunavut, dans les Territoires du Nord-Ouest et au Yukon, il n’existe, au niveau provincial, aucune exigence ou prescription curriculaire spécifique directement reliée aux médias haineux ou à la propagande haineuse sur Internet, bien que cette dernière ait été débattue à un niveau ministériel en Ontario dans le cadre de la note Élaboration et mise en œuvre de politiques d’équité et d’éducation inclusive dans les écoles de l’Ontario. Toutefois, dans nombre de ces provinces (particulièrement en Ontario et dans les provinces de l’Ouest), des exigences curriculaires soulignent l’éducation générale aux médias et offrent une plus grande flexibilité dans la manière dont les compétences générales en littératie numérique sont enseignées. Dresser les grandes lignes permet d’intégrer facilement en classe les sujets rattachés à la propagande haineuse sur Internet, même si l’éducation à la haine en ligne n’est pas un aspect obligatoire du programme.

L’éducation aux médias, incluse dans tous les programmes d’enseignement à travers le pays, peut offrir une occasion de comprendre les méthodes et messages des groupes haineux. Les concepts clés de l’éducation aux médias, selon lesquels les auditoires négocient les significations et les produits médias sont des représentations pouvant contenir des messages biaisés ou idéologiques, sont reliés de près au présent sujet.

Le développement des compétences d’authentification, lesquelles sont pour une part essentielle de l’évaluation du contenu Internet, est également inclus au programme.

Les exigences curriculaires du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Écosse, de l’île du Prince-Édouard et de Terre-Neuve-et-Labrador font plus directement référence à la haine sur Internet. Elles incluent l’évaluation publicitaire, l’utilisation des compétences reliées à la pensée critique dans l’analyse des médias et le débat de sujets tels que le pouvoir, le contrôle et la distribution.

À l’île du Prince-Édouard, Maureen Kerr a développé un programme parascolaire qui utilise les médias sociaux pour enseigner aux enfants la confidentialité, la sécurité et d’autres enjeux critiques d’Internet. Les « CoolTools » pour la salle de classe s’appuient sur les compétences critiques requises pour l’apprentissage en ce 21e siècle, incluant la collaboration, la création, la communication et la connexion.

L’Alberta Hate Crimes Committee, fondé en 2001, s’affaire à rassembler les acteurs des milieux policiers, universitaires, gouvernementaux, d’organismes à but non lucratif et de la communauté afin d’aborder de manière stratégique les questions relatives aux crimes haineux et aux préjugés en Alberta. Au Yukon, le Yukon Education Student Network offre des liens vers quelques informations portant sur les médias et la haine.

Les initiatives non gouvernementales actuelles traitant de la propagande en ligne et faisant la promotion de la littératie numérique ne sont pas homogènes partout au pays : les sites web sont souvent de facture amateur et peu actualisés, tandis que plusieurs organismes (tel Youth Reach Out Against Racism) sont maintenant défunts. Il n’existe aucune initiative non gouvernementale d’importance actuellement active en matière d’éducation à la propagande haineuse dans les médias à Terre-Neuve-et-Labrador, en Nouvelle-Écosse, au Nouveau-Brunswick, en Saskatchewan, au Manitoba, dans les Territoires du Nord-Ouest ou au Nunavut ; il existe toutefois en cette matière quelques initiatives non gouvernementales prometteuses dans les autres provinces.

L’initiative canadienne « Semaine éducation médias », présentée en collaboration par HabiloMédias et la Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants, encourage les enseignants à intégrer en classe les notions de propagande haineuse et de cultures de la cruauté sur Internet à travers des thèmes annuels qui ont englobé, par le passé, les représentations et les stéréotypes dans les médias, la cyberintimidation, l’utilisation éthique des technologies et la citoyenneté numérique.

Parmi les initiatives transnationales en matière de haine sur Internet, on compte la Journée de la sécurité sur Internet, organisée tous les mois de février par Insafe et faisant la promotion auprès des jeunes d’une utilisation plus sécuritaire et responsable des technologies Internet et de téléphonie mobile.

 


[1] Fong, A., Hui, S., & Lee, P. (2005). An Intelligent Categorization Engine for Bilingual Web Content Filtering. IEEE Transactions on Multimedia, 7(6), 1183-1190.
[2] Guichard, A. (2009). Hate Crime in Cyberspace: the Challenges of Substantive Criminal Law. Information & Communications Technology Law, 18(2), 201-234.
[3] Hope, A. (2006). School Internet Use, Youth and Risk: a Socio-Cultural Study of the Relation Between Staff Views of Online Danger and Students› Ages in UK Schools. British Educational Research Journal, 32(2), 307-329.
[4] Subrahmanyam, K. (2008). Online Communication and Adolescent Relationships. Future of Children, 18(1), 119-146.
[5] Slane, A. (2007). Combating Hate on the Internet: Current Canadian Efforts and the Recommendations of Non-Governmental Organizations to Improve upon Them. Ottawa: Ministère de Justice Canada.
[6] Daniels, J. (2008). Race, Civil Rights, and Hate Speech in the Digital Era. Learning Race and Ethnicity: Youth and Digital Media (pp. 129-154). Cambridge, MA: MIT Press.; RCMP-GRC. (2011). Youth Online and at Risk: Radicalization Facilitated by the Internet. Ottawa: RCMP-GRC Programme des enquêtes criminelles relatives à la sécurité nationale.
[7] Flanagin, Andrew J., Metzger, M. et al. (2010) Kids and Credibility: An Empirical Examiniation of Youth, Digital Media use and Information Credibility. MIT Press. http://mitpress.mit.edu/books/full_pdfs/Kids_and_Credibility.pdf

Trousse éducative – diversité et médias

La Trousse éducative – diversité et médias est une ensemble de ressources conçues pour les enseignants, les élèves, les corps policiers et le grand public ; on y aborde des sujets brûlant d’actualité comme la haine, les préjugés et les stéréotypes véhiculés dans nos médias et sur Internet. Ce programme comprend des tutoriels de perfectionnement professionnel, des leçons, des activités pédagogiques pour l’élève et des documents d’accompagnement.

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