Répondre de façon éthique à la cyberintimidation

La bonne nouvelle est que de nombreux jeunes qui sont témoins d’intimidation interviennent. Selon le sondage Jeunes Canadiens dans un monde branché de HabiloMédias, 65 pour cent des élèves ont dit qu’ils avaient fait quelque chose pour aider quelqu’un victime de méchanceté en ligne [1].

C’est un fait bien établi que lorsque des témoins d’intimidation défendent la victime, cela peut faire une différence énorme et positive, mais pas dans toutes les situations. Il y a probablement tout autant de cas où une intervention peut faire plus de tort que de bien à la victime, au témoin, ou aux deux, et les témoins peuvent avoir un certain nombre de raisons valides de ne pas vouloir signaler un cas d’intimidation lorsqu’ils en voient un. Il ne fait également aucun doute qu’il soit possible que les témoins fassent plus de tort que de bien, soit en se joignant directement à l’intimidation, en encourageant l’auteur ou même en revictimisant la cible en partageant une vidéo ou un message intimidant.

Afin d’habiliter nos enfants et nos adolescents à être des témoins actifs et éthiques, nous devons leur donner de meilleurs conseils. Il ne suffit pas de leur dire de « défendre » une victime. Chaque situation de cyberintimidation est différente et complexe, et nous devons enseigner aux enfants le principe voulant que les témoins ne causent pas de tort : avant de faire quoi que ce soit comme témoin, ils doivent réfléchir à la façon dont leur intervention pourrait aggraver la situation. Imaginons un instant qu’un jeune hétérosexuel ou homosexuel « dans le placard » soit harcelé de commentaires homophobes et qu’un témoin bien intentionné le défende en disant qu’il n’y a rien de mal à être homosexuel. Malgré ses bonnes intentions, le témoin aura involontairement contribué à l’intimidation.

En plus de leur apprendre à réfléchir avant d’agir, nous pouvons leur enseigner à prendre certaines mesures lorsqu’ils sont témoins d’intimidation. Confronter l’auteur publiquement peut être efficace, mais cette intervention peut parfois mettre l’auteur sur la défensive (surtout s’il estime être une victime) : une confrontation privée peut être plus efficace, surtout entre amis. Lorsque les situations dramatiques penchent du côté du harcèlement, il peut être important d’agir comme médiateur. Documenter le cas d’intimidation et le signaler peuvent également être des mesures appropriées, surtout dans les cas où le processus de signalement des cas d’intimidation est clair. Assurez-vous que les jeunes savent comment signaler un cas d’intimidation dans un environnement en ligne, comme les réseaux sociaux et les jeux virtuels, et qu’ils connaissent la procédure de leur école s’il en existe une. Réconforter la victime peut avoir un effet extraordinaire : les recherches ont démontré que les victimes d’intimidation croient souvent qu’ils méritent ce qui leur arrive puisque personne ne les soutient [2].

En plus d’habiliter les jeunes à être des témoins actifs et éthiques, nous pouvons également les aider à éviter de devenir des intimidateurs. Notre façon de faire dépend en partie de leur âge. Chez les jeunes enfants, il est essentiel de les aider à développer de l’empathie et une santé émotionnelle. Il est également important de communiquer clairement nos attentes quant à leur comportement et de les aider à développer une pensée morale davantage axée sur les règles et les codes sociaux que sur la peur d’une punition.

Une fois qu’ils ont atteint la préadolescence et l’adolescence, nous devons commencer à leur enseigner ce que sont les relations saines et à reconnaître celles qui ne le sont pas. C’est à cet âge que les enfants sont les plus sensibles aux normes sociales. L’approche la plus efficace consiste à leur faire prendre conscience que la cyberintimidation n’est pas fréquente et à la rendre socialement inacceptable. Parallèlement, il faut pousser les adolescents à développer une moralité personnelle qui est moins légaliste et indépendante des règles sociales. (Dans une étude, les élèves de niveau intermédiaire qui ont exprimé une conviction morale personnelle voulant que l’intimidation soit mal étaient les seuls à s’y opposer de façon constante [3].

En se concentrant sur l’empathie et la santé émotionnelle, il est plus facile d’éviter qu’une situation dramatique se transforme en harcèlement et d’éviter toute forme de conflit mutuel dans une relation. Apprendre aux enfants à reconnaître à quel moment des taquineries deviennent blessantes les rend également plus susceptibles d’intervenir lorsqu’ils sont témoins d’intimidation [4].

En ce qui concerne les interventions, il est surtout important de mettre l’accent sur l’empathie lorsque l’on compose avec des intimidateurs-victimes : les intimidateurs « purs » sont trop bons pour trouver des raisons pour ne pas ressentir d’empathie pour que cette approche fonctionne et peuvent même en tirer profit en victimisant encore davantage leurs cibles [5].

En plus d’aider les enfants à développer de l’empathie, nous pouvons leur apprendre de saines habitudes émotionnelles qui les empêcheront de réagir de façon à empirer une situation. Encouragez-les à ne jamais afficher un message ou à répondre à un message dans la colère, mais à « se retirer » d’une situation et d’attendre de se calmer. Dites-leur de se rappeler que la plupart des indices qui suggèrent une plaisanterie (ainsi que ceux que nous utilisons pour voir si nous avons blessé quelqu’un) ne sont pas présents dans les communications en ligne. Nous devrions donc toujours assumer le meilleur de l’autre personne et traiter du conflit en personne plutôt qu’en ligne. Rassurez vos enfants en leur disant qu’ils ne sont pas seuls. Parlez-leur, dès leur plus jeune âge, des problèmes virtuels potentiels, avant que tout problème ne survienne, et continuez à leur parler alors qu’ils grandissent afin qu’ils sachent qu’ils peuvent se tourner vers vous s’ils ont un problème.

Tout cela est également vrai des relations amoureuses : les préadolescents et les adolescents doivent apprendre à reconnaître les signes avant-coureurs d’une relation malsaine (p. ex. partenaire qui tente de contrôler, d’isoler ou d’humilier l’autre).

Il est important que les jeunes connaissent les règles à l’école et à la maison relatives à l’intimidation : plutôt que de se concentrer sur les pénalités, assurez-vous qu’ils comprennent bien quel comportement ils doivent adopter. Les règles doivent être flexibles et viser à résoudre la situation, plutôt que d’être axées sur la punition de l’auteur. Les politiques de tolérance zéro et les punitions sévères rendent les jeunes moins susceptibles de signaler des cas d’intimidation, et la criminalisation des comportements normaux, comme les taquineries, font qu’ils respectent encore moins les lois. Plutôt que d’établir des lois fermes, il est plus important d’élaborer des procédures claires et bien établies qui disent aux jeunes quoi faire lorsqu’ils sont témoins ou victimes d’intimidation.

Les écoles doivent faciliter la tâche des témoins désirant signaler un cas d’intimidation sans avoir peur des conséquences. Sameer Hinduja du Cyberbullying Research Center recommande un système qui permet aux élèves de signaler des incidents d’intimidation de façon anonyme afin de minimiser le risque d’être une cible ou d’être catalogué comme un « mouchard ». Ce programme semble avoir eu de bons résultats dans les écoles qui l’ont mis en place, mais il doit être géré prudemment [7]. S’il s’accompagne d’une politique de tolérance zéro empêchant les enseignants et les administrateurs d’utiliser leur bon jugement pour répondre aux plaintes, les élèves ne seront pas susceptibles de signaler les cas d’intimidation. Aussi, il est important de se rappeler qu’il est difficile d’être totalement anonyme dans une petite société comme une école.

Informer les jeunes des règles et des lois sur l’intimidation est surtout efficace comme façon de communiquer les normes sociales de leur famille, de leur école et de la société, ce qui ne fonctionne que si les règles écrites sont les mêmes que celles qui sont implicites. Si nous disons aux enfants de venir vers nous s’ils ont un problème, mais que nous les punissons lorsqu’ils le font (par exemple, en amputant leur accès Internet ou en leur enlevant leur téléphone cellulaire), ils apprendront rapidement ce que sont les règles réelles.

Ces normes sociales et règles implicites ne reflètent pas toujours la réalité. Les jeunes surestiment souvent la fréquence de l’intimidation (et donc leur niveau d’acceptation sociale), et cela a un effet sur la fréquence à laquelle ils adoptent ce comportement. La bonne nouvelle est que lorsqu’ils sont mis au courant de la fréquence peu élevée de l’intimidation, ils sont moins susceptibles d’adopter ce comportement [8]. Il est également possible de changer les normes sociales, et les taux d’intimidation, en demandant à des enfants très respectés [9] et à des gens qui sont des modèles de rôle pour les jeunes de dénoncer l’intimidation.

Les jeunes se tournent vers les normes sociales (y compris leur famille, leurs pairs et les médias) pour voir ce qui est normal dans une relation amoureuse également. Lorsque les enfants commencent à s’intéresser aux relations, assurez-vous d’être au courant de ce qu’ils écoutent, des jeux auxquels ils jouent et de ce qu’ils regardent et soyez prêts à parler des façons dont les relations sont représentées : les émissions de télévision, la musique, les jeux vidéo et les publicités peuvent tous représenter des attitudes malsaines comme la possessivité, le conflit et même la violence comme étant normales [10].

Dilemmes moraux liés à la cyberintimidation

Nous pouvons aider les jeunes à développer une moralité personnelle qui les guidera à prendre de bonnes décisions en discutant des dilemmes moraux qui touchent aux différents aspects de la question. Il faut se rappeler qu’il est important qu’un dilemme moral n’ait pas de réponse correcte claire afin que les jeunes pratiquent leur raisonnement moral.

Pour aider les jeunes à savoir quoi faire lorsqu’ils sont témoins de situations d’intimidation, nous pouvons utiliser un dilemme moral comme celui-ci : alors qu’il joue à un jeu en ligne, François constate que son ami Michel est harcelé par un autre joueur, Alain, qui « tue » le personnage de Michel et lui tend une embuscade chaque fois qu’il retourne au jeu (ce que l’on appelle « camper », une violation grave de l’étiquette dans la culture du jeu). Cependant, François sait que Michel a abusé verbalement Alain dans le passé, lui criant des noms et refusant de le laisser se joindre à des équipes. Bien que François et Michel jouent souvent ensemble, François n’a jamais rien fait lorsque Michel intimidait Alain. Que devrait-il faire?

L’enfant peut alors se poser de nombreuses questions : Michel a-t-il « mérité » le traitement en raison de ce qu’il a fait à Alain? Quelle différence de gravité y a-t-il entre les deux comportements (abus verbal et exclusion par rapport à l’impossibilité de jouer au jeu)? Est-il important de savoir que le comportement de Michel est fréquent et accepté dans la culture du jeu alors que celui d’Alain ne l’est pas? François devrait-il prendre en considération les conséquences possibles de dénoncer Michel ou Alain aux modérateurs du jeu? En vous rappelant que les jeunes donnent habituellement plus de poids à un argument moral à un niveau supérieur au leur, vous pourriez suggérer à un enfant du stade I ou II (motivé par l’espoir d’une récompense ou la peur d’une punition) comment il croit que le comportement de Michel et d’Alain, et toute mesure prise par François, affectera la communauté au sein du jeu et la capacité de tous de s’amuser. Un enfant du stade III ou IV (qui se soucie principalement des lois et des codes sociaux) peut être encouragé à considérer quelle mesure correspondrait le mieux à l’esprit des règles du jeu (lesquelles visent toutes à s’assurer que tous peuvent jouer au jeu et s’amuser) ou au principe voulant que tous aient droit au respect.

En plus d’être témoin d’intimidation, les jeunes peuvent être tentés d’adopter un comportement intimidant. Imaginons qu› Emma, alors qu’elle édite une vidéo pour la danse de l’école pour l’album annuel, trouve des séquences d’une fille prénommée Geneviève qui ne sait apparemment pas qu’elle a une large tache de sauce à pizza sur son t-shirt. Geneviève faisait autrefois partie du cercle d’amis d› Emma, mais en a été exclue au cours des derniers mois et est devenue la cible de beaucoup de taquineries. Emma sait que si elle publie la vidéo, tous ses amis la partageront et « l’aimeront » et que Geneviève, en raison de la tache de sauce à pizza, se fera taquiner beaucoup sur son poids. Que devrait faire Emma? Voici quelques questions à se poser : Cela fait-il une différence que la vidéo ait été faite lors d’un événement public et que les gens puissent avoir déjà vu la tache? La situation est-elle pire parce que Geneviève était auparavant l’amie d› Emma? La situation est-elle pire parce qu› Emma a trouvé la vidéo pendant qu’elle faisait un travail scolaire plutôt que de l’avoir filmé elle-même?

Les enfants du stade I ou II peuvent être encouragés à penser s’il est bon pour un groupe de tourner le dos à ses membres, et à se demander si la même chose pourrait arriver à Emma si elle encourage ce type de comportement. Les enfants du stade III ou IV peuvent se demander si Emma devrait se sentir davantage responsable parce qu’elle utilise l’équipement de l’école et a été mise en position de confiance (elle n’aurait pas accès aux séquences si elle ne travaillait pas sur l’album annuel) et si les gens ont le droit à la dignité, même s’ils renversent de la sauce à pizza sur leur t-shirt. Qu’est-ce qu› Emma voudrait que Geneviève fasse si les positions étaient inversées?

Cette question montre que ce ne sont pas seulement les témoins et les auteurs d’intimidation qui font face à des dilemmes moraux, mais les cibles d’intimidation également. Imaginons que Florence, une élève dont les vidéos de danse ont reçu de nombreux commentaires méchants d’un élève plus âgé nommé Daniel et de ses amis, visite sa page Facebook au laboratoire d’informatique de l’école et constate que Daniel avait utilisé l’ordinateur pour visiter sa propre page Facebook et qu’il n’a pas fermé sa session. Elle a maintenant l’occasion de voir toutes ses photos privées, d’envoyer des messages méchants en prétendant être Daniel ou de changer son mot de passe pour lui barrer l’accès à son compte. Que devrait-elle faire?

Les enfants du stade I ou II du développement moral peuvent être encouragés à penser à l’impact que la situation aura sur d’autres personnes et l’école en général (les gens pourraient vraiment être blessés par les faux messages, et Facebook pourrait être bloqué à l’école) et à propos du fait que Facebook a établi des règles strictes contre la personnification d’une autre personne. Ceux du stade III ou IV peuvent se demander si le droit de Daniel de contrôler sa propriété rend la personnification pire que ces commentaires méchants sur YouTube (essentiellement un espace public) et si le principe voulant qu’on ne guérisse pas le mal par le mal s’applique dans cette situation.

 


[1] Steeves, V. (2014). Jeunes Canadiens dans un monde branché, Phase III : La cyberintimidation : Agir sur la méchanceté, la cruauté et les menaces en ligne. HabiloMédias : Ottawa. http://habilomedias.ca/jcmb/cyberintimidation-agir-sur-mechancete-cruaute-menaces-en-ligne.
[2] Jacquine Miller. « Stop bullying? Make it socially unacceptable, says psychologist ». Ottawa Citizen, 21 octobre 2012.
[3] Silvia Diazgranados Ferrans, Robert L. Selman et Luba Falk Feigenberg. Rules of the Culture and Personal Needs: Witnesses› Decision-Making Processes to Deal with Situations of Bullying in Middle School. Harvard Educational Review, hiver 2012. http://hepg.org/her-home/issues/harvard-educational-review-volume-82-number-4/herarticle/witnesses%E2%80%99-decision-making-processes-to-deal-with.
[4] Mihiri Udabage. « What Makes Teenagers Stand Up for Bullying Victims? », HappyChild.com, 20 février 2013. http://www.happychild.com.au/articles/what-makes-teenagers-stand-up-for-bullying-victims.
[5] Nicole Brady. « Empathy work lost on one in five cyber bullies ». Sydney Morning Herald, 19 août 2012. http://www.smh.com.au/national/empathy-work-lost-on-one-in-five-cyber-bullies-20120818-24f3g.html.
[6] Craig, David W. et H. Wesley Perkins, Assessing Bullying in New Jersey Secondary Schools: Applying the Social Norms Model to Adolescent Violence, présenté lors de la National Conference on the Social Norms Approach de 2008, 22 juillet 2008. http://www.youthhealthsafety.org/BullyNJweb.pdf.  
[7] Jacquine Miller. « Stop bullying? Make it socially unacceptable, says psychologist ». Ottawa Citizen, 21 octobre 2012.
[8] Mihiri Udabage. « What Makes Teenagers Stand Up for Bullying Victims? ». HappyChild.com, 20 février 2013. http://www.happychild.com.au/articles/what-makes-teenagers-stand-up-for-bullying-victims.
[9] Hinduja, Sameer. « Anonymous Reporting for Bullying and Cyberbullying Incidents ». Cyberbullying Research Center, 29 novembre 2012. http://cyberbullying.us/blog/anonymous-reporting-for-bullying-and-cyberbullying-incidents.html.
[10] Nance Haxton. « Cartoons, TV and pollies ‹create school bullies ». PM, 18 février 2010. http://www.abc.net.au/news/2010-02-18/cartoons-tv-and-pollies-create-school-bullies/335914.

Ressources pour les jeunes

Sur le droit chemin

Sur le droit chemin : Enseigner aux enfants un comportement éthique et sécuritaire en ligne est un ensemble de ressources qui vise à promouvoir et à encourager chez les jeunes des comportements éthiques en ligne. Les ressources comprennent une unité de quatre leçons portant sur les compétences en recherche et en pensée critique; un tutoriel autodirigé qui examine les dilemmes moraux auxquels font face les jeunes lors de leurs activités en ligne ainsi que des stratégies pour les aider à gérer ces dilemmes; et trois fiches-conseils pour les parents afin qu’ils puissent enseigner aux jeunes comment se comporter de façon sécuritaire et éthique en ligne.

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