Éthique et cyberintimidation

La cyberintimidation pourrait être le domaine pour lequel les parents et les enseignants sont le plus préoccupés par le comportement éthique des enfants. Bien qu’il ne soit pas encore possible de savoir si les médias numériques ont fait augmenter le nombre de cas d’intimidation, il ne fait aucun doute que la cyberintimidation peut avoir une durée plus longue et atteindre un plus grand public que l’intimidation traditionnelle.

Formes de cyberintimidation

Bien qu’il existe différentes façons d’adopter des comportements intimidants (personnification, messages abusifs, rumeurs, affichage de contenu privé, etc.), on peut les décrire comme correspondant à quatre différentes formes, selon que la victime connaît l’intimidateur, qu’il s’agit d’un incident unique ou persistent, et qu’il se produit en public ou en privé. Toutefois, les limites entre ces quatre modèles ne sont pas toujours claires : une situation peut d’abord être une certaine forme d’intimidation et évoluer vers une autre, et une même personne peut adopter ou être victime de plus d’un type d’intimidation.

Enquiquinement

L’enquiquinement (« griefing » en anglais) est possiblement la forme la plus commune d’intimidation en ligne, visant à irriter ou à embêter les gens. (Ce comportement est parfois également appelé « narguer », ce qui, à l’origine, était une façon de provoquer les gens et de les faire fâcher.) L’enquiquinement est généralement partiellement ou entièrement anonyme puisque l’auteur peut cibler quelqu’un qu’il ne connaît pas ou connaît seulement en ligne. L’enquiquinement est généralement un événement isolé, qui se poursuit seulement une fois que l’enquiquineur a obtenu la réaction qu’il veut, bien que cela puisse également s’avérer être du harcèlement persistant. L’enquiquinement est également presque toujours public puisque l’enquiquineur cherche à impressionner ses pairs autant qu’à obtenir une réaction de sa cible.

Situations dramatiques

Les situations dramatiques (« drama » en anglais) sont également une autre forme commune d’intimidation, des termes qu’utilisent souvent les jeunes pour décrire des querelles sur les médias numériques. Contrairement à l’enquiquinement, les gens impliqués dans des situations dramatiques se connaissent, presque toujours hors ligne ainsi qu’en ligne. Il est souvent difficile de déterminer qui est l’auteur et qui est la cible. Élément important, les situations dramatiques sont considérées comme des incidents isolés, des situations qui peuvent « se calmer », après quoi les personnes concernées redeviennent des amis, une raison pour laquelle les jeunes préfèrent ne pas considérer les situations dramatiques comme étant de l’intimidation. Comme le nom le suggère, les situations dramatiques sont en quelque sorte une prestation publique à l’intention des amis et des pairs, et les amis appuieront souvent l’une ou l’autre des parties concernées.

Harcèlement

Lorsque l’intimidation est personnelle et persistante, on peut la décrire comme étant du harcèlement. C’est le type qui ressemble le plus à notre idée traditionnelle d’intimidation, des situations où une personne (et parfois un groupe) s’en prend à quelqu’un d’autre. L’une des principales différences entre les situations dramatiques et le harcèlement est que les personnes concernées par les situations dramatiques ont à peu près le même « pouvoir social » (tout comme dans une situation physique, une différence de taille peut être une différence entre une situation d’intimidation et une simple querelle). Toutefois, si plus de témoins appuient une personne plus que l’autre, ou qu’un élément vient affaiblir le statut social d’une personne, les situations dramatiques peuvent facilement devenir du harcèlement.

Une situation peut également être du harcèlement dès le départ et se produire principalement en privé, comme l’envoi de menaces ou de messages textes abusifs, bien qu’il soit rare qu’il n’y ait aucun témoin.

Violence dans les relations

La violence dans les relations peut se produire partiellement ou entièrement par l’intermédiaire des médias numériques. Selon une étude réalisée en 2013, un jeune sur quatre qui fréquente présentement quelqu’un dit que son partenaire l’a traqué, l’a menacé, l’a personnifié sur les réseaux sociaux, lui a envoyé des messages abusifs, a fait pression sur lui pour avoir des relations ou des photos sexuelles, ou l’a embarrassé en public au moyen des médias numériques [1]. Ces actions se déroulent principalement entre l’auteur et la cible, mais dans certains cas (comme lorsque l’auteur répand des rumeurs sur la cible ou partage du contenu embarrassant) les auteurs peuvent utiliser un public pour empirer les choses. Dans les pires cas, ces événements peuvent se produire à la suite d’une agression sexuelle plutôt que dans une relation consensuelle.

Types d’intimidateurs

Les recherches sur l’intimidation hors ligne ont permis d’identifier deux types d’intimidateurs : les intimidateurs « purs » et les victimes-intimidateurs.

Les intimidateurs « purs » sont ceux qui adoptent des comportements intimidateurs malgré un statut social relativement élevé. Ils ne sont pas des marginaux et n’ont pas une faible estime d’eux-mêmes. Ils font preuve d’empathie cognitive, soit la capacité de déterminer comment une personne se sent, mais n’ont pas d’empathie affective, ce qui signifie qu’ils ne sont pas susceptibles de partager les sentiments des autres sur le plan émotif [2]. Ils sont plus susceptibles d’être des intimidateurs pour améliorer leur statut social et s’en prendront généralement à des personnes juste au-dessus ou en dessous d’eux sur l’échelle sociale [3].

Cependant, les victimes-intimidateurs sont plus susceptibles d’avoir des difficultés à l’école, autant socialement qu’en classe [4], et d’adopter des comportements intimidants par colère plutôt que pour un avantage calculé [5]. L’étude de 2014 de HabiloMédias indique que 48 p. 100 des élèves qui ont été méchants ou cruels en ligne l’ont fait parce que l’autre personne avait dit quelque chose de méchant ou de cruel les concernant et 22 p. 100 parce qu’ils voulaient se venger de l’autre personne pour une autre raison [6].

En examinant les tendances en matière de cyberintimidation, les enquiquineurs sont presque toujours des intimidateurs « purs ». Un conflit entre un intimidateur « pur » et une victime-intimidateur, ou deux victimes-intimidateurs, peut facilement passer du drame au harcèlement. Les recherches sur la violence dans les relations hors ligne indiquent également deux tendances similaires : une relation au sein de laquelle un partenaire (presque toujours un homme) tente de dominer l’autre, et une relation au sein de laquelle les deux partenaires s’abusent mutuellement [7].

Témoins

Comme nous l’avons vu, dans la plupart des cas, la cyberintimidation comporte une composante publique. C’est pourquoi le rôle joué par les témoins de la cyberintimidation peut être aussi important que le rôle de l’intimidateur ou de la cible. En réalité, la recherche démontre que l’intervention de témoins peut mettre fin à une situation intimidante en quelques secondes [8]. Selon une autre étude, bien que trois élèves sur quatre de niveau intermédiaire estimaient qu’il était correct de s’opposer lorsqu’ils étaient témoins d’un cas d’intimidation, la moitié d’entre eux ont également admis qu’ils avaient souvent plutôt ri de la victime [9], prouvant qu’ils sont plus doués pour parler que pour agir.

Même lorsque les témoins n’interviennent pas, ils peuvent sembler prendre la part de l’intimidateur en ne faisant rien. Comme nous l’avons vu, la rationalisation et l’effet du spectateur peuvent nous aider à nous convaincre que nous n’avons pas besoin d’intervenir. De récentes recherches suggèrent que les jeunes décident ou non d’intervenir en se fondant en partie sur le fait qu’une situation a dépassé les limites de la plaisanterie, de la taquinerie ou de tout autre comportement accepté pour se transformer en une véritable situation d’intimidation. Malheureusement, nous avons une tendance naturelle à rationaliser le comportement qui pourrait être de l’intimidation, et lorsque les normes sociales définissent des gestes d’enquiquinement, de harcèlement ou de violence dans les relations comme étant normaux, nous sommes moins susceptibles de les considérer comme étant de l’intimidation [10].

Il existe également de nombreuses raisons qui font qu’une personne ne signalera pas ou n’interviendra pas dans une situation d’intimidation : soit elle a peur d’être elle-même la cible ou encore elle a peur de perdre son statut social en défendant la victime. Il existe également une peur moins intéressée voulant que d’intervenir dans un conflit puisse empirer les choses [11].

En réalité, bien que nous encouragions les jeunes à intervenir lors d’une situation d’intimidation, l’intervention de témoins peut tourner une situation dramatique en harcèlement. Bien que les jeunes disent qu’ils considèrent important d’intervenir lorsque quelqu’un est victime d’intimidation, la recherche a démontré qu’ils défendent leurs amis. S’ils ne savent pas qui est l’auteur et la victime, ils prendront généralement le parti de leurs amis sans explorer davantage la situation. (Lorsque les deux sont de bons amis, la plupart des jeunes disent qu’ils les empêcheraient tout simplement de se chicaner.) [12] La recherche de HabiloMédias a confirmé que de défendre un ami était également une raison fréquente de l’intimidation : un tiers des élèves a dit qu’ils avaient été méchants ou cruels en ligne parce que « la personne avait déjà dit quelque chose de méchant et de cruel au sujet de mon ami » [13].

Cependant, certains jeunes estiment avoir une certaine responsabilité envers leurs pairs et sont plus susceptibles d’appliquer le principe moral selon lequel personne ne devrait être victime d’intimidation plutôt que d’appuyer leurs amis aveuglément.

Réponse à la cyberintimidation

Dans le cadre du Youth Voice Project, plus de 13 000 élèves des États-Unis ont été interrogés sur leurs expériences de l’intimidation. On leur a demandé ce que les pairs avaient pu faire pour faire une différence, positive ou négative.

Stratégies du spectateur les plus utiles :

A passé du temps avec moi à l’école
M’a parlé à l’école pour m’encourager
M’a aidé à m’éloigner de la situation
M’a donné des conseils sur ce que je devrais faire
M’a appelé à la maison pour m’encourager
M’a aidé à le dire à un adulte
A fait distraction
L’a dit à un adulte

Stratégies neutres du spectateur (aidant parfois la situation, mais empirant parfois les choses) :

A gentiment dit à l’intimidateur d’arrêter
A dit à l’intimidateur d’arrêter avec colère

Stratégies du spectateur les moins utiles :

A ri de moi
A dit que c’était de ma faute
A ignoré la situation

Source : Davis, Stan et Charisse L. Nixon. Youth Voice Project: Student Insights into Bullying and Peer Mistreatment. Research Press Publishers, 2014. 

 


[1] Janine Zweig et Meredith Dank. Teen Dating Abuse and Harassment in the Digital World. Urban Institute, février 2013. http://www.urban.org/publications/412750.html.
[2] Gini G. 2006. Social cognition and moral cognition in bullying: what’s wrong? Aggressive Behavior 32: 528-539. http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/ab.20153/abstract.
[3] Tara Parker-Pope. Web of Popularity Achieved by Bullying. The New York Times, 14 février 2011. http://well.blogs.nytimes.com/2011/02/14/web-of-popularity-weaved-by-bullying/.
[4] Juvonen J, Graham S, Schuster MA. 2003. Bullying Among Young Adolescents: The Strong, the Weak, and the Troubled. Pediatrics. 112(6 Pt 1):1231-7. http://pediatrics.aappublications.org/content/112/6/1231.
[5] Woods S et White E. 2005. The association between bullying behaviour, arousal levels and behaviour problems. J Adolesc. 28(3):381-95. http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/15925689.
[6] Steeves, V. (2014). Jeunes Canadiens dans un monde branché, Phase III : La cyberintimidation : Agir sur la méchanceté, la cruauté et les menaces en ligne. HabiloMédias : Ottawa. http://habilomedias.ca/jcmb/cyberintimidation-agir-sur-mechancete-cruaute-menaces-en-ligne.
[7] Johnson M: Patriarchal terrorism and common couple violence: two forms of violence against women. Journal of Marriage and the Family 1995; 57:283–294. http://www.popline.org/node/309622.
[8] Jacquine Miller. « Stop bullying? Make it socially unacceptable, says psychologist ». Ottawa Citizen, 21 octobre 2012.
[9] Mihiri Udabage. « What Makes Teenagers Stand Up for Bullying Victims? », HappyChild.com, 20 février 2013. http://www.happychild.com.au/articles/what-makes-teenagers-stand-up-for-bullying-victims.
[10] Silvia Diazgranados Ferrans, Robert L. Selman et Luba Falk Feigenberg. Rules of the Culture and Personal Needs: Witnesses› Decision-Making Processes to Deal with Situations of Bullying in Middle School. Harvard Educational Review, hiver 2012. http://hepg.org/her-home/issues/harvard-educational-review-volume-82-number-4/herarticle/witnesses%E2%80%99-decision-making-processes-to-deal-with.
[11] Mihiri Udabage. « What Makes Teenagers Stand Up for Bullying Victims? », HappyChild.com, 20 février 2013. http://www.happychild.com.au/articles/what-makes-teenagers-stand-up-for-bullying-victims.
[12] Silvia Diazgranados Ferrans, Robert L. Selman et Luba Falk Feigenberg. Rules of the Culture and Personal Needs: Witnesses› Decision-Making Processes to Deal with Situations of Bullying in Middle School. Harvard Educational Review, hiver 2012. http://hepg.org/her-home/issues/harvard-educational-review-volume-82-number-4/herarticle/witnesses%E2%80%99-decision-making-processes-to-deal-with.
[13] Steeves.

Ressources pour les jeunes

Sur le droit chemin

Sur le droit chemin : Enseigner aux enfants un comportement éthique et sécuritaire en ligne est un ensemble de ressources qui vise à promouvoir et à encourager chez les jeunes des comportements éthiques en ligne. Les ressources comprennent une unité de quatre leçons portant sur les compétences en recherche et en pensée critique; un tutoriel autodirigé qui examine les dilemmes moraux auxquels font face les jeunes lors de leurs activités en ligne ainsi que des stratégies pour les aider à gérer ces dilemmes; et trois fiches-conseils pour les parents afin qu’ils puissent enseigner aux jeunes comment se comporter de façon sécuritaire et éthique en ligne.

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