Représentation des allosexuels dans les médias

« Le gros mensonge au sujet des lesbiennes et des gais est que nous n’existons pas. »
 -Vito Russo, The Celluloid Closet (1981)

« L’amour qui n’ose pas dire son nom est devenu l’amour qui ne veut plus se taire. »
 -Suzanna Danuta Walters, All the Rage (2001)

Les choses ont bien changé en 30 ans : les allosexuels sont plus présents que jamais dans les médias. Libérés du secret et des allusions malveillantes, les gais, lesbiennes, bisexuels et transgenres sont maintenant représentés à la télévision et dans les films grand public. L’image qu’on projette d’eux à l’écran est principalement positive : on les décrit comme des personnes stables, sur le marché du travail, charmantes, séduisantes, très appréciées et prospères. Malgré cela, il reste encore de nombreux défis à relever. Les sections suivantes examineront comment les médias mettent en scène et légitimisent ou délégitimisent les allosexuels et comment les médias traitant des allosexuels diffèrent de leurs pendants hétérosexuels. Pour commencer, il vaut la peine d’examiner l’évolution des critiques des médias traitant des allosexuels au cours des 30 dernières années.

La première forme de critiques des médias s’est exprimée dans le cadre d’un modèle minoritaire de politique identitaire. Issu des mouvements de libération des homosexuels à partir des années 1960 jusqu’à la fin des années 1980, ce type de critiques a été fortement influencé par le genre de préoccupations qu’avaient les gais et les lesbiennes à l’époque. À la lumière de ce modèle, les gais et les lesbiennes étaient perçus comme des subalternes de la majorité hétérosexuelle, la reconnaissance de leur égalité et leur acceptation dépendant de leur capacité à démontrer qu’ils étaient « comme tout le monde ». Ainsi, les critiques du modèle minoritaire se préoccupaient non seulement de leur visibilité dans les médias, mais plus particulièrement du « bon » type de visibilité. Elles se souciaient surtout de la façon négative dont les gais et les lesbiennes étaient représentés, c’est-à-dire comme des efféminés, des travestis, des gouines et d’autres groupes n’entrant dans aucune catégorie sexuelle connue. Ce modèle supposait également un certain conformisme au sein de la communauté gaie et lesbienne voulant que ses membres partageaient des caractéristiques similaires relativement à leurs expériences, leurs points de vue, leurs comportements, leurs désirs, etc.

Avec le temps, nombre de gais, lesbiennes, bisexuels, transgenres et personnes en questionnement (LGBTQ) ainsi que d’autres minorités sexuelles ont considéré les premiers modèles de l’activisme gai trop limitatifs. Ce sont d’abord les lesbiennes, puis les gais et les lesbiennes de couleur, ainsi que les personnes vivant avec le VIH/SIDA et celles issues d’autres minorités sexuelles qui se sont plaints du fait que le mouvement s’était, depuis les 20 dernières années, intéressé exclusivement aux préoccupations des gais, en majorité des hommes blancs de la classe moyenne. Ils s’inquiétaient aussi du fait que le mouvement de libération gaie ait mis à ses débuts l’accent sur l’assimilation en cherchant une parenté avec le courant dominant hétérosexuel basée sur leurs similarités. Alors qu’un homme gai aux allures d’hétérosexuel pouvait passer pour « straight » et avait le loisir de ne pas être trop « visible », ce n’était pas le cas de beaucoup d’autres gais, lesbiennes, transsexuels et de ceux qui, pour toutes sortes de raisons, n’entraient pas dans le moule des gais socialement plus acceptables. (Après tout, en quoi l’acceptation à l’intérieur d’un groupe est-elle valable si celle-ci est basée sur la capacité d’une personne à cacher sa différence?) Le mouvement avait effectivement si bien réussi à faire taire les groupes identitaires différents que des hommes gais blancs réussissaient à s’élever contre les représentations inappropriées que les médias traditionnels faisaient d’eux alors même que d’autres groupes ne pouvaient même pas espérer se voir représentés à la télévision ou au cinéma. Ces détracteurs ont adopté le terme « Queer » pour se décrire eux-mêmes de façon à renforcer la notion qu’ils étaient tous différents bien qu’unis dans leur tentative pour défendre leurs droits. Ce terme n’avait pas d’équivalent français et en 2001 le REJAQ (Regroupement de la jeunesse allosexuelle du Québec) se mobilisa sous l’étiquette sociopolitique « Allosexuelle ». L’Office québécois de la langue française reconnait ce terme et offre la définition suivante : « Le terme allosexuel, formé à partir du préfixe allo-, qui signifie « qui est d’une nature différente », a été inventé pour rendre en français le mot anglais queer. Ce dernier terme, traditionnellement utilisé pour parler péjorativement des hommes homosexuels, a été récupéré, vers la fin des années 1980, pour désigner, dans une nouvelle acception inclusive et axée sur la différence sexuelle, l’ensemble des personnes homosexuelles, lesbiennes, bisexuelles et transgenres. »

Les notions d’identité dans la culture allosexuelle ont connu une transformation radicale : autrefois considérées stables et immuables, elles sont devenues plus fragmentées et diversifiées. Ainsi, les allosexuels n’étaient plus seulement des « allosexuels », mais pouvaient être aussi des hommes ou des femmes allosexuels, des Anglais, des Italiens, des Blancs, des Asiatiques ou des Noirs allosexuels, des employés d’usine, des gens d’affaires, des chauffeurs d’autobus allosexuels, et ainsi de suite. Plutôt que de se pencher sur la façon dont l’homosexualité était marginalisée, les critiques qui en sont ressorties – du constructivisme social – ont mis l’accent sur comment les différentes institutions sociales et culturelles (incluant les médias) façonnent le domaine des possibilités sexuelles. Au lieu de soutenir que l’homosexualité est le contraire binaire de l’hétérosexualité, ce modèle suggère que tous les types de sexualité sont de simples avenues parmi un éventail de possibilités.

Ces deux modèles de critiques – parfois complémentaires, parfois en opposition – ont considérablement influencé la façon dont nous considérons les médias aujourd’hui. Dans les sections suivantes, il devrait sembler évident que lorsqu’on traite de questions relatives aux LGBTQ dans les médias, on ne parle pas d’une seule entité monolithique, mais bien d’identités et d’expériences diverses et variées réagissant aux représentations médiatiques de différentes manières : en effet, ce qu’un groupe peut considérer juste peut sembler oppressif pour d’autres. Nous explorerons donc plus loin comment ces deux modèles de critiques interagissent afin de découvrir les sens cachés dans la majorité des médias traitant des allosexuels, les relations qu’ils entretiennent avec les médias allosexuels et traditionnels et leurs expériences dans le monde.

Outre ces modèles de critiques, des concepts clés de l’éducation aux médias peuvent également être utilisés pour analyser la représentation des allosexuels dans les médias. Ces derniers comprennent les principes suivants :

  1. Les auditoires traitent le sens.
  2. Tous les médias sont des constructions représentant des personnes, des lieux et des événements.
  3. Les médias contiennent des messages idéologiques et de valeur.
  4. Les médias ont des retombées commerciales.
  5. Chaque média présente une forme esthétique unique.

Nous savons que tous les médias façonnent les réalités qu’ils présentent à leurs auditoires. Les images que nous voyons sont des représentations souvent simplifiées pour consommation rapide ou encore liées à des intérêts commerciaux. Comme auditoires, nous traitons le sens de ces images, et c’est à nous de les interpréter pour ce qu’elles sont. Afin de nous aider à traiter le sens et les messages idéologiques derrière les représentations médiatiques des allosexuels, nous sommes en droit de poser certaines questions :

1) Qui est l’auteur de ce texte médiatique ? Quel en est le but ?

Si tous les médias transmettent des messages idéologiques, une part importante de l’engagement critique consiste à identifier la position idéologique à partir de laquelle un texte médiatique est écrit. Déterminer qui en est l’auteur est un bon point de départ. Par exemple, une annonce créée par une entreprise à la ligne de pensée fermée aux allosexuels peut avoir une intention totalement différente de celle d’une entreprise qui soutient l’égalité des droits et la responsabilisation des allosexuels.

2) De qui représente-t-on les intérêts et les points de vue ? Qui en est absent ?

C’est une partie très importante de l’engagement critique face aux médias parce qu’on pose la question à savoir qui a le contrôle sur le sens et I’identité. Les allosexuels sont-ils représentés d’après leur propre point de vue ou celui de quelqu’un de l’extérieur ? Dans les deux cas, le fait d’établir clairement sur quel point de vue le texte s’appuie peut faciliter grandement l’interprétation d’un texte culturel donné.

3) Que disent les images et les récits utilisés au sujet des allosexuels ?

Les images et les récits que vous consommez décrivent-ils un sous-groupe entier ou un seul individu ? L’individu est-il présenté comme un membre exceptionnel de ce sous-groupe et, si c’est le cas, comment parle-t-on du groupe dont il fait partie ?

4) Si les représentations en question utilisent l’humour, les allosexuels sont-ils dans le coup ou en font-ils les frais ?

C’est une distinction importante à faire qui peut parfois se révéler passablement délicate selon le produit médiatique examiné. Les représentations ridicules et humoristiques servent un large éventail d’intentions, l’humour permettant souvent d’aborder des sujets qui, autrement, seraient trop sensibles ou difficiles à traiter. Cela dit, il y a une différence entre l’humour qui exclut les gens et celui qui les inclut.

Trousse éducative – diversité et médias

La Trousse éducative – diversité et médias est une ensemble de ressources conçues pour les enseignants, les élèves, les corps policiers et le grand public ; on y aborde des sujets brûlant d’actualité comme la haine, les préjugés et les stéréotypes véhiculés dans nos médias et sur Internet. Ce programme comprend des tutoriels de perfectionnement professionnel, des leçons, des activités pédagogiques pour l’élève et des documents d’accompagnement.

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