Représentation des allosexuels au cinéma et à la télévision

La question de la représentation de certains groupes dans les médias, surtout des groupes considérés comme marginalisés, soulève très souvent le problème des stéréotypes. Or, il ne suffit pas toujours de briser les stéréotypes. La question n’est pas simple, et il ne faudrait pas se limiter à déterminer si la représentation que font les médias d’un personnage est positive ou négative.

La section qui suit examine différentes approches du contenu allosexuel et analyse diverses façons dont les médias populaires se servent des personnalités décrites comme gaies, lesbiennes, bisexuelles, transgenres et en questionnement (GLBTQ).

Approche de l’homosexualité dans les médias

Quand on examine la façon dont le cinéma et la télévision abordent l’homosexualité, on constate rapidement qu’il est rare qu’un produit culturel fasse l’unanimité. Exception faite des représentations a priori favorables ou intolérantes, on peut discuter longuement pour déterminer si la présence de personnages GLBTQ est positive ou négative. C’est pourquoi il est plus que jamais important d’examiner de manière réfléchie les images que nous consommons.

Définir les médias allosexuels

Dans leur livre Queer Cinema: the film reader, Harry M. Benshoff et Sean Griffin proposent trois critères généraux pour déterminer si un produit culturel est allosexuel : l’auteur, la forme et l’accueil.

L’auteur : Ce produit médiatique a-t-il été créé par des allosexuels ?

On peut généralement dire que les sites Web, les films, les magazines et autres produits culturels réalisés par des personnes ouvertement allosexuelles sont allosexuels. Font partie de cette catégorie les œuvres conçues pour la télévision ou le cinéma par des créateurs tels que Xavier Dolan (J’ai tué ma mère), Christophe Honoré (Les chansons d’amour), John Cameron Mitchell (Shortbus, Hedwig and the Angry Inch), André Téchiné (Les roseaux sauvages, Les témoins) et Bryan Singer (House, Le retour de Superman, les films X-Men). Même si les thèmes abordés dans ces produits culturels ne sont pas toujours ouvertement allosexuels, certains auteurs trouvent le moyen d’évoquer les questions intéressant les allosexuels dans leurs productions grand public au moyen d’allusions subtiles, par exemple l’allégorie du « coming out » dans X-Men 2 ou le mythe vampire contemporain dans True Blood.

La forme : Le produit médiatique s’appuie-t-il sur l’esthétique allosexuelle ? S’intéresse-t-il aux questions allosexuelles ?

En général, l’esthétique allosexuelle conteste les idées reçues considérées comme étant universellement vraies. Bien qu’il soit impossible de définir exactement « l’esthétique allosexuelle », certains styles reviennent plus souvent dans l’art allosexuel. Par exemple, le style « camp » est associé à l’esthétique allosexuelle parce qu’il est traditionnellement utilisé dans plusieurs produits culturels allosexuels. On peut définir le style camp comme l’adoption volontaire et profondément ironique d’éléments stylistiques qui seraient normalement considérés de mauvais goût. L’esthétique camp est généralement extrême, exagérée et théâtrale, et comprend toujours un élément ironique. L’esthétique allosexuelle fait habituellement appel à un vocabulaire visuel distinct – des symboles et des images que d’autres personnes allosexuelles reconnaîtront. Même s’ils ne sont pas nécessairement identifiés à l’esthétique allosexuelle, on peut reconnaître les médias allosexuels du fait qu’ils abordent des événements et des idées qui intéressent la communauté allosexuelle ou une partie importante de cette communauté. L’industrie musicale se sert abondamment de l’esthétique allosexuelle. Des artistes comme Janelle Monáe, Cee-Lo Green et les Scissor Sisters s’inspirent énormément de l’esthétique allosexuelle de même que les émissions de télévision Chère Betty et Glee.

L’accueil : Le public allosexuel a-t-il largement adopté un produit médiatique ?

Les médias allosexuels ne visent pas nécessairement un public allosexuel ; ils ne s’attendent pas non plus à ce que les allosexuels soient associés à un produit culturel autrement que comme consommateurs. Des émissions de télévision telles que Xena : princesse guerrière ou Carré de dames, des films comme Le magicien d’Oz ou The Rocky Horror Picture Show et des artistes musicaux tels que Yelle et Lady Gaga sont des exemples de produits hétérosexuels grand public qui ont été adoptés par des sous-groupes de la communauté allosexuelle. De nombreux artistes et produits culturels tels que Daniel Radcliffe (la série Harry Potter), Antonio Banderas (Shrek) ou Kathy Griffin (Glee, Chère Betty, La loi et l’ordre : crimes sexuels) ont la faveur de la communauté allosexuelle parce qu’ils défendent les droits des allosexuels. Certaines personnes (telles que Courtney Love ou Tammy Faye Messner) symbolisent la lutte contre l’adversité, ce qui touche la corde sensible chez certains membres de la communauté allosexuelle. D’autres produits culturels sont particulièrement populaires au sein des communautés allosexuelles en raison de la sexualité ambiguë – par exemple Xena : princesse guerrière, Batman, ou High School Musical (particulièrement le personnage de Ryan Evans). Parfois, le créateur intègre dans ses personnages des repères verbaux et visuels pour évoquer l’allosexualité sans la déclarer explicitement (c’est le cas d’Evans). Ces repères comprennent le langage corporel, le vocabulaire, l’habillement, l’intonation de la voix et divers autres éléments secondaires rattachés à l’orientation sexuelle. Dans d’autres cas, le sous-entendu est involontaire.

En gardant ces critères à l’esprit, examinons la représentation des allosexuels au cinéma et à la télévision au cours des dernières années.

Cinéma

Hollywood

De nombreuses controverses liées à la représentation négative de l’homosexualité à Hollywood ont mis en évidence la manière dont le cinéma a marginalisé et réduit les allosexuels au silence. Dans son livre The Celluloid Closet, Vito Russo analyse la représentation des gais et lesbiennes dans les films hollywoodiens des années 1880 à 1990 et y décèle une homophobie récurrente, une caricature cruelle et souvent hostile des personnages homosexuels qui ne sont définis que par leur orientation sexuelle, sans la moindre profondeur psychologique.

À ses débuts, de 1890 aux années 1930, le cinéma hollywoodien dépeignait souvent l’homosexualité comme un objet de ridicule, un élément comique. Le personnage de l’homosexuel efféminé était populaire à l’époque et, selon Russo, amusait et rassurait à la fois le public. À mi-chemin entre féminité et virilité, son homosexualité n’avait rien de menaçant.

Dans les années 1930 à 1950, des groupes de femmes et des associations religieuses se sont attaqués au cinéma hollywoodien qui, selon eux, contribuait à l’immoralité publique. En réaction, l’industrie a développé le code Hayes, une autocensure qui s’est répercutée sur sa représentation de l’homosexualité. Durant toute cette période, aucun personnage ne pouvait être ouvertement présenté comme homosexuel ; on se contentait de le suggérer par des maniérismes et des particularités de caractère.

Cette politique rigide s’est relâchée dans les années 1960 et 1970 en même temps qu’apparaissaient les mouvements féministes et les groupes de revendication homosexuels. Gais et lesbiennes devenaient plus visibles et commençaient à faire entendre leur voix, mais leur représentation au cinéma n’en était que plus homophobe. Ils incarnaient le plus souvent des personnages dangereux, violents, prédateurs ou suicidaires comme dans les films La rumeur (1961), Les garçons de la bande (1970), Point limite zéro (1971).

À partir de 1990, les choses s’améliorent. Les personnages homosexuels sont moins ambigus, et on s’efforce de les présenter dans des situations semblables à celles vécues par les hétérosexuels. La popularité de films comme The Birdcage, Philadelphia, Gazon maudit, Quand tombe la nuit ou In & Out démontre aussi que le public peut apprécier des films mettant en vedette des gais ou des lesbiennes. Malgré ces progrès, l’industrie demeure prudente dans sa présentation des personnages, expériences et thèmes homosexuels. Hollywood vise un public aussi large que possible, et les producteurs hésitent à s’intéresser à l’homosexualité de crainte d’indisposer une grande partie de leurs spectateurs, sans compter les investisseurs.

En 2005, Souvenirs de Brokeback Mountain a rapporté plus de 178 millions de dollars, prouvant que les films à thématique allosexuelle pouvaient être lucratifs pour les grands studios. Ceci dit, les réactions ont été partagées au sein des communautés allosexuelles qui allèguent qu’on peut difficilement dire qu’un film à propos d’hommes gais qui agissent comme des hétérosexuels, qui n’ont pratiquement aucune relation sexuelle et qui n’arrivent même pas à accepter leurs propres désirs soit vraiment un film gai.

Le cinéma allosexuel

Les cinéastes allosexuels ont réussi à créer un cinéma parallèle et alternatif des plus dynamiques. Durant les années 1990, le nouveau cinéma allosexuel a remis en question l’idée bien établie voulant que seule l’assimilation à la société hétérosexuelle dominante puisse conférer une légitimité aux productions gaies. Des cinéastes comme Gregg Araki, Alexis Arquette, Todd Haynes, Jennie Livingston, Cheryl Dunye, Gus Van Sant, John Waters et John Cameron Mitchell ont prouvé le contraire en pratiquant l’ironie appuyée et en s’opposant au style naturaliste prévalant dans le cinéma à cette époque. Par exemple, dans Hedwig and the Angry Inch, la musique, le métarécit (les personnages reconnaissent qu’ils sont dans un film), l’animation et les identités qui changent constamment viennent détruire le réalisme de l’histoire. (Le personnage titre est un transsexuel qui a subi une chirurgie pour changement de sexe qui a mal tourné et son identité sexuelle déstabilisée est toujours hybride.) Comme mouvement, le nouveau cinéma allosexuel a connu un déclin lorsque l’homosexualité est devenue plus acceptable dans le grand public. Cependant, le mouvement a laissé en héritage les festivals de films allosexuels qui existent partout dans le monde. À lui seul, le Canada compte au moins huit de ces festivals, soit à London, Regina, Vancouver, Winnipeg, Montréal, Kingston, Toronto et Calgary. De plus, le cinéma allosexuel francophone continue d’être un genre dynamique et vivant, à preuve la production de films tels que La naissance des pieuvres (2007), Les témoins (2007), Ma vie en rose (1997), Les blessures assassines (2000), Comme les autres (2008), C.R.A.Z.Y. (2005), et plusieurs autres.

La télévision

Toute discussion relative à l’image des gais et des lesbiennes à la télévision doit prendre en considération les contraintes commerciales de ce type de média. Dans son article Gay Activists and the Networks (1981), Kathryn Montgomery discute du processus de création d’un film pour la télévision où l’on retrouve un personnage homosexuel important. Dans la mesure où l’objectif était de rejoindre le plus grand public possible, plusieurs compromis étaient nécessaires :

  • L’histoire devait être racontée dans le cadre contraignant d’un genre télévisé populaire, comme une série policière.
  • L’intrigue devait se concentrer sur la vedette hétérosexuelle et son interaction avec les personnages homosexuels.
  • Le film ne pouvait en aucun cas montrer des gestes d’affection entre personnages du même sexe.

Montgomery en conclut que « ces exigences formaient un filtre à travers lequel l’homosexualité était présentée de façon à être acceptable à la fois pour la communauté gaie et le grand public ».

Dans les dernières années, il a été possible de constater une amélioration de la représentation des allosexuels à la télévision grand public. La popularité d’émissions comme Will & Grace, La vie, la vie… ou encore de l’émission de téléréalité Queer Eye for the Straight Guy montre que les réseaux sont prêts à mettre des personnes ou des personnages allosexuels en vedette dans la mesure où leur cote d’écoute est bonne et que les annonceurs y trouvent leur profit.

Les intérêts commerciaux impliquent cependant un certain nombre de précautions dans la présentation de personnages homosexuels. Si Will & Grace (présentement offert par souscription) met en vedette deux personnages masculins ouvertement gais, il est peu question des relations gaies ou de la vie amoureuse. Les deux personnages sont des amis et on les voit très peu souvent dans des situations romantiques. Tous deux interagissent essentiellement avec des personnages féminins hétérosexuels.

Il semble qu’on assiste à l’émergence d’une tendance : l’amitié amoureuse gaie/hétérosexuelle, développée à la télévision par Will & Grace et, à Hollywood, par des films comme Le mariage de mon meilleur ami, L’objet de mon affection et Un couple presque parfait, tous présentant un homme gai et une femme hétérosexuelle comme le « couple idéal ». Certains y voient une volonté d’inclure désormais des personnages homosexuels dans le cinéma populaire, tandis que d’autres y décèlent une autre forme de marginalisation et un refus de montrer la vie réelle des gais et des lesbiennes qui n’ont droit ni à une intrigue ni à une sexualité qui leur soient propres. Cette tendance n’a pas disparu : dans un épisode de Glee diffusé en 2011 et intitulé « Sexy », deux personnages masculins gais font un numéro de chant et de danse devant un auditorium rempli de jeunes filles qui crient et les applaudissent. À la fin, l’une d’elles donne son numéro de téléphone à l’un des garçons. Bien que le personnage masculin réaffirme son homosexualité et refuse d’accepter le numéro de téléphone, il semble étrange que des garçons gais inscrits à une école pour garçons doivent encore se produire devant des femmes hétérosexuelles pour avoir le droit d’afficher leur personnalité sexuelle. Tout comme chez les personnages antérieurs, la sexualité des allosexuels demeure filtrée à travers le regard hétérosexuel et s’exprime en termes hétérosexuels.

Même si le cinéma et la télévision de masse continuent à présenter un portrait « aseptisé » de la vie homosexuelle, les canaux spécialisés et la télévision payante commencent à diffuser des séries sur les gais et les lesbiennes plus audacieuses, controversées et saluées par la critique. Ainsi, en Angleterre, Chanel 4 est passé à l’histoire en diffusant en 1999 une minisérie mettant en vedette la vie et les amours de trois hommes gais de Manchester. Queer as Folk a été chaudement applaudi non seulement dans la communauté gaie, mais aussi dans les principaux médias.

L’accueil ne s’est cependant pas fait sans controverse. Certains se sont plaints du caractère inapproprié de la minisérie et, en particulier, du fait que l’un des trois héros était un adolescent de 15 ans. D’autres lui ont reproché de présenter les gais comme des obsédés sexuels. Malgré tout, Queer as Folk a remporté un succès international. Au Canada, la série a été diffusée par Showcase et, aux États-Unis, une version américaine a été produite.

Le succès financier des premières séries télévisées comme Queer as Folk est important parce qu’il a encouragé les investisseurs à donner une chance aux émissions allosexuelles. Quiconque a un peu d’argent et d’équipement peut réaliser un film, mais la télévision est un médium beaucoup plus coûteux. Contrairement au cinéma, la télévision doit générer des profits à long terme pour les investisseurs grâce à la publicité ; par conséquent, les réseaux et les annonceurs cherchent généralement des émissions qui plairont au plus grand nombre possible. Ce modèle est peut-être le plus grand obstacle qui empêche les groupes minoritaires d’obtenir leur juste part de visibilité à la télévision.

Il reste que des chaînes telles que Showcase et HBO diffusent du contenu créé par des allosexuels et que le Canada possède sa chaîne allosexuelle. À l’été 2000, le Conseil de la radiotélévision et des télécommunications canadiennes (CRTC) a accordé une licence de radiodiffusion à PrideVision TV, la première chaîne de télévision allosexuelle au monde.

La chaîne a pour mandat d’offrir des émissions à la communauté gaie et lesbienne qui – malgré les récents progrès – continue d’être mal servie par le système de radiodiffusion actuel. Dans sa demande au CRTC, PrideVision TV a insisté sur le fait que ses émissions ajouteraient à la diversité de la radiodiffusion canadienne et fourniraient un service d’intérêt public en contrebalançant la prévalence dans les autres médias d’une vision stéréotypée de la communauté homosexuelle.

PrideVision a mis du temps à trouver ses premiers abonnés parce que les fournisseurs de services télévisés la présentaient comme une chaîne « pour adultes ». La chaîne a également dû surmonter énormément de résistance de la part de Shaw Communications, un des plus importants câblodistributeurs au Canada. Au cours de la période d’essai gratuit de trois mois, les abonnés de Shaw devaient ouvrir plusieurs fenêtres avant d’avoir accès à la chaîne – exigence à laquelle n’étaient pas assujettis les abonnés dans le cas d’autres chaînes thématiques. En fin de compte, le CRTC est intervenu et a ordonné à Shaw d’offrir la période d’essai comme ils le feraient pour toute autre chaîne.

Les difficultés initiales de PrideVision ont abouti à sa mise en vente. Lancée en 2004, la nouvelle chaîne a pris le nom de OUTtv. Encore une fois, Shaw a résisté, et il a fallu une nouvelle audience avec le CRTC. OUTtv diffuse toujours et présente diverses émissions d’autres réseaux, mais la chaîne n’a pas produit de contenu original depuis 2009, invoquant les coûts. Même si les allosexuels semblent plus acceptés par le grand public, ils sont peu représentés à la télévision canadienne. Si le Canada s’enorgueillit d’une riche tradition cinématographique et théâtrale qui fait grande place aux allosexuels, on ne trouve pratiquement aucun personnage allosexuel à la télévision et seulement une poignée de personnalités allosexuelles dans les médias. Bien que Rick Mercer, Gavin Crawford, Elvira Kurt et Trevor Boris aient tous réussi dans le domaine de la comédie, ces artistes constituent des exceptions dans une industrie canadienne de la radiodiffusion largement hétérosexuelle.

Trousse éducative – diversité et médias

La Trousse éducative – diversité et médias est une ensemble de ressources conçues pour les enseignants, les élèves, les corps policiers et le grand public ; on y aborde des sujets brûlant d’actualité comme la haine, les préjugés et les stéréotypes véhiculés dans nos médias et sur Internet. Ce programme comprend des tutoriels de perfectionnement professionnel, des leçons, des activités pédagogiques pour l’élève et des documents d’accompagnement.

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