Préparer les jeunes à faire face à la haine sur Internet

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La tragédie au marathon de Boston a soulevé des questions à propos du rôle que joue Internet dans la radicalisation des jeunes et, de façon plus générale, comment on peut se servir d’Internet pour perpétuer la haine. Au Canada, on pose des questions semblables à propos de la radicalisation de quatre jeunes étudiants de London, en Ontario, par rapport à l’attaque sur une usine à gaz qui s’est produite en Algérie en janvier cette année. Malheureusement, tout comme la haine fait partie de la vie hors ligne, elle existe aussi dans le monde numérique.

Comme l’explique le rabbin Abraham Cooper, doyen associé du Centre Simon Wiesenthal, « nous commençons à voir s’infiltrer en ligne les questions historiques controversées et les haines ataviques ».

En tenant compte de cela, il est dans notre meilleur intérêt de comprendre comment les groupes haineux se servent des technologies en réseaux et qui fait face aux plus grands risques. Les jeunes – surtout les garçons âgés de 12 à 17 ans – sont ceux qui risquent le plus de commettre des crimes haineux hors ligne parce que les groupes haineux organisés, tant en ligne que hors ligne, tentent de radicaliser les jeunes. Les adolescents et les jeunes adultes sont la cible première des groupes haineux parce que plusieurs d’entre eux cherchent un groupe ou une cause qui leur donnera un sentiment d’identité. La recherche identitaire fait partie de l’adolescence, mais portée à l’extrême, elle peut ouvrir la porte aux semeurs de haine, et les groupes haineux de toutes sortes savent très bien repérer les jeunes les plus susceptibles d’être sensibles à leur message. En plus de se servir d’outils et d’environnements en ligne aux fins de recrutement, plusieurs groupes propagent aussi leur contenu haineux en espérant encourager les « loups solitaires » qui commettront des crimes haineux sans pour autant être affiliés directement à un groupe en particulier.

Consciemment ou inconsciemment, les groupes haineux font appel à un certain nombre de mécanismes psychologiques de base pour attirer et endoctriner des partisans. Certaines de leurs techniques visent à rendre le message du groupe plus intéressant et plus attirant tandis que d’autres servent à accroître l’engagement de ceux qui sont déjà membres du groupe. Cette approche, qui initie progressivement une personne à l’idéologie de la haine, constitue ce qu’on appelle la pente glissante parce que chaque étape rend les précédentes plus raisonnables et plus justifiées. Les jeunes, particulièrement ceux qui se sentent perdus ou qui manquent de soutien émotionnel, sont très sensibles aux efforts des groupes haineux qui se veulent une famille de substitution pour leurs membres. De même, toutes les formes de contenu haineux ont recours à la déshumanisation des groupes ennemis pour que toute action entreprise contre eux semble non seulement justifiée, mais nécessaire.

Une des façons dont les groupes haineux masquent la véritable nature de leur message consiste à présenter celui-ci comme un débat légitime – ce que certains spécialistes qualifient de « racisme raisonnable ». Les jeunes qui commencent seulement à explorer les questions politiques et à développer leur pensée critique sont particulièrement sensibles à ces appels. C’est pourquoi il est important de leur enseigner à reconnaître les éléments qui distinguent les idéologies de la haine d’un discours légitime : l’altérisation (présenter un ou plusieurs groupes comme un « autre »), la victimisation, l’attrait d’un passé glorieux et la sanction divine ou naturelle.

L’ « autre », qui est déshumanisé et représenté comme un être à la fois inférieur et menaçant, est un élément essentiel de tous les messages haineux. Ces groupes justifient leur haine en se présentant comme des victimes de l’autre ; typiquement, ils blâment l’autre du fait que leur groupe a perdu la place qu’il occupait dans le passé. Le groupe invoque la religion – il dit détenir une place spéciale par faveur divine – ou certaines sciences comme la biologie, l’anthropologie et la génétique qu’il applique de manière abusive pour légitimer sa place dans le monde – même les pseudo-sciences telles que la phrénologie (qui étudie le rapport entre le caractère d’une personne et la structure de son crâne) survivent dans les idéologies de la haine.

Même si les messages véhiculés par les groupes haineux n’ont pas changé avec le temps, la façon de joindre le public, elle, s’est transformée. N’étant plus restreints à l’impression de brochures et d’affiches ou à la vente par correspondance des livres publiés à leur compte, les groupes haineux sont maintenant en mesure de diffuser leur message auprès d’un public pouvant atteindre des millions de personnes sur Internet. Selon une étude effectuée en 2011, grâce à l’accessibilité des plateformes de blogage et des logiciels d’édition en ligne, on compte aujourd’hui jusqu’à 14 000 sites haineux sur le Web.

Tandis que la plupart des sites haineux n’affichent que de longs textes verbeux, les plus sophistiqués imitent les sites web commerciaux populaires et plusieurs offrent du contenu audiovisuel, des forums de discussion ou affichent même une image professionnelle et des éléments graphiques. La majorité de ces sites ne sont pas destinés au grand public, mais servent plutôt à la « diffusion ciblée » visant un groupe spécifique grâce à du contenu qui trouve un écho chez ce public. La diffusion ciblée crée aussi chez le public cible le sentiment de faire partie d’une communauté qui partage les mêmes idéaux et les mêmes valeurs. Pour créer ce sentiment, ces groupes font appel aux médias les plus populaires auprès des jeunes : la musique et les vidéos. Plusieurs adolescents se tournent vers divers genres musicaux et sous-cultures pour définir leur identité et les producteurs de musique haineuse profitent de la situation, diffusant des chansons et des vidéos non seulement sur les sites haineux, mais aussi sur les sites de partage de fichiers et sur des services grand public tels que YouTube et iTunes.

Bien que les sites web et la musique puissent être efficaces pour transmettre ce type de message, les médias sociaux sont taillés sur mesure à cette fin. Le plus grand avantage que présentent les médias sociaux n’est pas le fait qu’ils permettent aux groupes haineux de joindre les jeunes, mais qu’ils permettent aux jeunes de diffuser eux-mêmes des propos haineux. La capacité des médias sociaux d’aider les jeunes à trouver des amis et des mentors est un élément clé dans le développement du sentiment d’appartenance si important dans le processus de radicalisation.

Les sites probablement les plus pernicieux sont ceux qui véhiculent ce que les spécialistes qualifient de propagande haineuse déguisée : ces sites, qui se présentent comme neutres et éducatifs, transmettent un message haineux subtil et leur véritable nature ne devient évidente que petit à petit. Les sites déguisés ont recours au plus grand nombre possible d’attributs susceptibles de leur donner une légitimité – par exemple, une adresse .org sur le Web ou un nom à consonance officielle. Il ne faut pas sous-estimer la capacité de ces sites de désinformer les jeunes. Une étude effectuée en 2003 rapporte qu’on a demandé à des étudiants de première année d’université d’évaluer avec esprit critique le site martinlutherking.org, un site déguisé créé par le groupe haineux Stormwatch ; pratiquement aucun des étudiants n’a pu reconnaître que le site était biaisé ou n’a pu déterminer le point de vue de son auteur. En plus d’être exposés au contenu produit par des groupes haineux organisés, les jeunes trouvent également de la propagande haineuse dans des contextes d’intérêt général. On pourrait même qualifier certains environnements populaires auprès des jeunes en ligne, particulièrement ceux qui s’adressent aux garçons, de cultures de la haine – des communautés dans lesquelles le racisme, la misogynie et autres préjugés sont considérés comme une chose normale.

Heureusement, il existe un certain nombre de stratégies concrètes que nous pouvons mettre en œuvre pour préparer les jeunes à reconnaître et à examiner avec esprit critique la propagande haineuse lorsqu’ils la trouvent en ligne. En plus d’enseigner aux jeunes à discerner les caractéristiques des idéologies de la haine, nous pouvons aussi leur apprendre à reconnaître et à décoder les diverses techniques de persuasion dont se servent les groupes haineux telles que la désinformation, le négationnisme et la pseudoscience, le recours au nationalisme ou à la religion pour développer la solidarité de groupe, l’idée que les membres du groupe sont en fait des héros, le recours à la peur et, bien sûr, la représentation de leur ennemi sous la forme d’un « autre » déshumanisé.

En plus d’enseigner aux jeunes les habiletés de pensée critique, nous pouvons également combattre la propagande haineuse en aidant les jeunes à développer l’empathie : nous pouvons le faire à titre de mesure préventive avec toute la communauté ou intervenir auprès des jeunes qui sont déjà impliqués dans la propagande haineuse. Il est également important de sensibiliser les gens au fait que les comportements haineux sont en fait plutôt rares : les études révèlent que les gens sont plus portés à participer à des activités comme la cyberintimidation lorsqu’ils pensent que plusieurs personnes agissent ainsi et qu’ils sont moins enclins à le faire s’ils croient que peu de personnes se comportent de cette façon. Il est également possible d’enseigner aux jeunes à prendre des mesures concrètes pour lutter contre la propagande haineuse en ligne lorsqu’ils y sont exposés, par exemple en signalant le contenu haineux sur les réseaux sociaux ou les sites de partage de vidéos.

Enseigner aux jeunes à réagir à la propagande haineuse, comme à bien d’autres questions difficiles, c’est leur enseigner l’éducation aux médias et la littératie numérique. Les jeunes doivent apprendre les principes fondamentaux de l’éducation aux médias pour comprendre, par exemple, que les médias sont des constructions qui représentent la réalité : les médias qu’ils trouvent en ligne, en particulier les sources qu’ils consultent lorsqu’ils cherchent de l’information, ont été créés par des individus qui peuvent avoir un objectif précis en tête. De même, comprendre que les médias véhiculent des messages idéologiques – sur les notions de valeur, de pouvoir et d’autorité – qui ont des implications sociales et politiques peut leur permettre de saisir pourquoi une chanson, une vidéo ou un jeu pourraient avoir plus d’effets qu’ils ne l’imaginent. Savoir que le public « négocie » le sens d’un message aide à comprendre pourquoi ce qui, pour une personne, peut être un commentaire spontané ou une taquinerie amicale peut être extrêmement blessant pour une autre ; cela permet également d’introduire l’idée que différents groupes ont vécu des expériences différentes au cours de l’histoire et que leurs rapports avec la société dominante varient en conséquence. Il est essentiel d’enseigner aux jeunes les habiletés indispensables que sont l’évaluation et l’authentification de l’information en ligne afin de les préparer à reconnaître tant la propagande ouvertement haineuse que la propagande haineuse déguisée.

Pour éviter que la propagande haineuse ne se répande, nous pouvons tous jouer un rôle en aidant à créer des cultures de tolérance, de respect et d’empathie pour les autres dans nos écoles et nos communautés. On a beau le souhaiter, la propagande haineuse ne disparaîtra pas. Le sujet n’est pas toujours facile à aborder pour les enseignants, les parents et les chefs de file de la communauté, mais il est préférable que ce soit nous qui renseignions les jeunes – avant que d’autres ne s’en chargent.

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Les ressources d’HabiloMédias pour lutter la haine

La trousse éducative diversité et médias : Cette trousse est une ensemble de ressources conçues pour les enseignants, les élèves, les corps policiers et le grand public ; on y aborde des sujets brûlant d’actualité comme la haine, les préjugés et les stéréotypes véhiculés dans nos médias et sur Internet. Ce programme comporte deux volets distincts mais complémentaires : 1) la haine sur Internet et 2) la représentation de notre diversité culturelle dans les médias. On y retrouve des tutoriels de perfectionnement professionnel, des leçons, des activités pédagogiques pour l’élève et des documents d’accompagnement.

Le tutoriel Faire face à la haine sur Internet :  Le tutoriel Faire face à la haine sur Internet, fondé sur les concepts clés de l’éducation aux médias, explore l’utilisation d’Internet pour l’incitation à la haine et la propagation haineuse et examine le processus de la radicalisation ; on y explique comment les jeunes sont mis en contact avec la haine sur Internet via des sites haineux traditionnels et la « culture de la haine ». Ce tutoriel offre également divers outils visant à développer l’esprit critique chez les jeunes afin de les aider à mieux comprendre ce qu’est la haine en ligne, de quelle façon ils en sont la cible et comment réagir sainement devant des contenus haineux, remplis de préjugés et de stéréotypes.

Le guide Réagir à la propagande haineuse sur Internet : Ce guide aide les corps policiers, les groupes communautaires et les éducateurs à reconnaître les contenus haineux sur Internet – surtout lorsqu’ils s’adressent aux jeunes.

Qui dit vrai? Ce jeu interactif, conçu pour les jeunes de 8 à 10 ans, les aide à réaliser l’importance de vérifier l’information trouvée en ligne et la nécessité de respecter la nétiquette lorsqu’ils communiquent avec d’autres internautes. Ils apprennent également à discerner les faits des opinions et à reconnaître les préjugés et les stéréotypes dans les contenus en ligne.

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